Historique

Pol Bury, Jo Delahaut, Elno et Jean Séaux publient le "Manifeste du Spatialisme".

Manifeste

P. Bury, J. Delahaut, J. Elno et J. Séaux, Le Spatialisme, Bruxelles (10 chaussée de Wemmel), 1954.
- Repris in Philippe Roberts-Jones, "La peinture abstraite en Belgique (1920-1970)", Bruxelles, éd. du Crédit Communal, 1996, p. 139.

L’art abstrait est d’ores et déjà considéré comme le fait nouveau le plus important qui se soit produit dans le domaine des formes. Des artistes de plus en plus nombreux s’exercent sous son titre à des travaux qui gagnent chaque jour en diversité. Cet innombrable apport souligne l’attrait et la vigueur de l’esthétique nouvelle mais il risque de créer une confusion qu’il faut dénoncer. Il est nécessaire que chacun précise son point de vue et prenne conscience de sa position. C’est ce que nous entendons faire.
Pour nous : 
- l’art abstrait n’est pas un art figuratif dont on effacerait le sujet et en conséquence l’art non- figuratif, élaboré selon une telle méthode, ne peut être tenu que comme un système intermédiaire n’engageant plus qu’à des redites;
- l’art abstrait n’est pas non plus un art qui seulement ne serait pas figuratif et en conséquence le tachisme ne peut être tenu que comme un système fondé sur le hasard de la forme et la soumission au désordre des vertus d’apparition de la matière, ce en quoi il ne fait que relancer les expériences suffisantes des surréalistes ;
- en conséquence également, l’expressionnisme abstrait ne peut être tenu que comme une peinture de geste, avec tout ce que cela implique de répétition et de signification sommaires.

Toutes ces formes d’art abstrait ne sont que des retours déguisés à des traditions ou à des esthétiques périmées ; elles tablent sur la routine et sur la paresse de l’esprit; elles s’opposent à toute nouvelle signification de l’art et à l’expression de la nouvelle conscience. C’est pour cela que nous jugeons nécessaire d’affirmer les principes essentiels du spatialisme.
- Le spatialisme
est une construction concertée de formes et de couleurs qui tend à donner à celles-ci une vie et une poésie propres.
- Son élaboration n’est pas limitée aux cadres ni aux techniques traditionnelles. Laissant à la . peinture et à la sculpture la place qui leur appartient, le spatialisme provoque une nouvelle expression plastique qui dépasse les notions de surface et d’espace telles qu’on a pu en faire jusqu’ici l’expérience.
- Il intègre dans l’espace les notions principales du temps, de la durée et du mouvement.
- Les formes doivent se libérer, s’animer et s’inscrire dans toutes les matières. Le mouvement dans sa diversité et dans toutes ses applications doit donner à l’oeuvre d’art une énergie nouvelle.
- Les frontières entre les arts majeurs et mineurs n’ont aucune signification. Les objets peuvent être, comme une peinture ou une sculpture, supports réels de l’expression plastique.
- Le spatialisme fait appel à toutes les trouvailles de la science et de l’industrie et dégage de ces dernières des sources neuves d’inspiration.
- Le spatialisme ne consiste pas à trouver des formes originales mais à construire un univers plastique cohérent à partir d’un répertoire, d’ailleurs non limité.
- L’unicité de l’oeuvre est un préjugé qu’il faut abandonner, de manière à faire disparaître toutes les spéculations arbitraires qui en font une jouissance réservée à une classe minoritaire de la société.
- La possession d’oeuvres plastiques doit être dans l’ordre des possibilités que présentent à l’heure actuelle la musique et la littérature ; si la reproduction a déjà fait beaucoup pour l’introduction des oeuvres du passé dans la sensibilité, il faut maintenant concevoir et réaliser des oeuvres en fonction d’une production mécanique et industrielle ; ainsi l’artiste cessera aussi d’être un inadapté social et économique.
- Si l’éternité de l’oeuvre d’art est un fait que le passé confirme, la tradition n’est qu’un mythe à l’usage des académies et des conservateurs de musées ; l’artiste doit chercher son expression, ses moyens et sa forme dans la sensibilité et dans l’idéologie de son époque.
- L’art doit participer à la vie quotidienne, s’incorporer dans le décor journalier et aider de la sorte l’homme à se dégager du passé et à s’accorder au présent.