Historique

"POUR AVOIR UN JOUR MAGNIFIQUEMENT RAISON, IL SUFFIT D'AVOIR TORT AVEC PERSÉVÉRANCE" (Albert Mockel dans Anthologie n° 6, 1922)

"Pour bien poser le problème de l'articulation du Groupe Moderne d'Art de Liège aux mouvements qui l'ont précédé, il faut saisir son esprit à ses débuts, le voir en formation, ce qui ne peut se faire en taisant la rencontre du jeune Linze avec son prestigieux aîné, l'écrivain liégeois Paul Dermée." (René Gerbault, Anthologie, Bruxelles, éd. Malgrétout, 1976, p.2)

 

Nous sortions d'une première guerre. Notre pays avait été coupé du monde entier. Celui-ci avait continué à évoluer sans nous et à la libération, nous nous sommes retrouvés devant un grand vide. La jeunesse de cette époque-là a été extrêmement lucide. Elle a tout de suite replié notre pays exsangue, épuisé au reste du monde. Un appel d'air est venu chez nous avec les idées modernes. Nous avons apporté les idées toutes neuves qui avaient surgi dans le monde pendant que notre nation en était coupée par l'occupation étrangère." (G. Linze cfr Entretien avec G. Lodomez in Vérités n° 35, automne 1980)

 

* Fondation, en décembre 1920, dans un café du boulevard de La Sauvenière, «Le Trianon», du Groupe d'Art Moderne de Liège (Manifeste lancé en janvier 1921), par Georges Linze, Marcel Lempereur-Haut et René Tilman (dit René Liège)

Deux sympathisants se joignent rapidement au groupe: Herman Frenay-Cid et Constant de Horion.

 

Constant de Horion, "Quelques souvenirs. La Fondation du Groupe Moderne d'Art de Liége" in Tribune, 5e année, n° 34, Bruxelles, Printemps 1937 :
" C'est au cours des derniers mois de l'année 1920 que j'ai rencontré Georges Linze pour la première fois. L'entrevue eut lieu à la taverne Klippert - aujourd'hui disparue – qui était, à cette époque, le rendez-vous des étudiants liégeois. Près de dix-sept ans se sont écoulés depuis lors et pourtant, je me rappelle encore les moindres détails de notre rencontre, comme si elle datait d'hier.
Georges Linze portait un veston de velours gris - brun à larges côtes. Une lavallière essorait du col rigide. Il se coiffait d'un petit chapeau de feutre rond et affectait un air «bohême» dont il s'est rapidement dépouillé. D'ailleurs cette première impression se dissipait très vite. Il suffisait de l'entendre parler d'un ton sec et métallique, de voir s'éclairer son œil vif et perçant, lorsqu'il exposait ses théories esthétiques, pour comprendre aussitôt que la «Bohême» n'était point du tout son fait. De ses jeux de physionomie étrangement mobiles, de ses réflexes brusques, de toute sa personne émanait une impression de volonté tenace qui forçait l'attention.
Âgé de vingt ans, il traînait déjà derrière lui un petit passé littéraire. Avec Gaston Wilkin, il avait fondé une feuille sans tendances caractérisée qui s'appelait «Le Mai fleuri» et qui venait de mourir après quelques mois d'une vie languissante… C'est d'ailleurs la lecture du «Mai fleuri» qui m'avait révélé son nom. Il y avait publié quelques poèmes déjà libérées des contraintes de la rime et son premier recueil intitulé «Ici», portant en sous-titre «Poèmes d'Ardenne» venait de sortir de presse. Pour ma part, j'avais à mon actif quelques articles publiés dans les journaux universitaires et je préparais une plaquette de vers au titre romantique «Du soleil et de l'ombre» qui devait avoir l'heureuse fortune de retenir l'attention du regretté Léon Debatty directeur de La Revue Sincère.
Avec de tels antécédents, nous étions faits pour nous entendre. Certes, je n'admettrais pas sans discussion toutes les outrances que Georges Linze défendait avec des ardeurs de néophyte. Mais lorsqu'il m'eut exposé son but: créer un organe jeune, vivant, complètement indépendant et largement ouverts aux tendances, nous fûmes bientôt d'accord.
Suivirent quelques réunions auxquelles participèrent ensuite Lempereur-Haut qui fut le xylographe patenté des premiers numéros de notre revue, René Tilman qui écrivait sur du papier de chandelle des odes messianiques et incendiaires qu'il appelait lui-même des «poèmes au benzol», René Deuzer, auteur de petits contes moraux délicieusement nostalgiques et enfin Joseph Duchesne qui rédigeait discrètement des poèmes plus ou moins hermétiques.
Quelques semaines plus tard, le «Groupe Moderne d'Art et de littérature de Liège» était fondé. Évidemment, il fallait donner au nouveau Cénacle les Tables de la loi et c'est ainsi que fut rédigé le manifeste de janvier 1921 qui ouvre la collection de la revue Anthologie.
Lempereur-Haut l'avait orné d'un bois gravé qui célébrait l'aurore nouvelle en quelques traits d'une fulgurante simplicité. Quant au texte, il révélait par des phrases frémissantes, l'enthousiasme d'une jeunesse inquiète mais, malgré tout, confiante dans l'avènement d'un ordre nouveau.
[(…): le manifeste]
On reconnaît aisément, dans ce premier manifeste, l'influence du style lapidaire de Georges Linze qui, depuis lors, s'est fait une spécialité des proclamations audacieuses et claironnantes.
Il m'a paru intéressant de reproduire ce document parce qu'il constitue une véritable synthèse des aspirations de Georges Linze et parce que c'est à ce programme de désintéressement et d'idéal que sont toujours restés fidèles, depuis dix-sept ans, les rédacteurs d'une petite revue qui ne fut jamais soutenue que par le seul enthousiasme de ceux qui l'ont créée."

 

 

Constant de Horion, "Vingt ans après…" (in L'Horizon Nouveau, 3e année, n° 33, décembre 1933; n° consacré à G. Linze) :

" (…) Il fut entendu dès l'origine que le groupement que nous allions fonder ne serait ni une «chapelle», au sens péjoratif du mot, ni une «combine» de l'admiration mutuelle, mais que chacun de nous conserverait entièrement sa liberté d'allure: ni école, ni dogme, ni serment de poignards !
En effet, je ne professais pas à l'égard du passé les doctrines iconoclastes dont Linze se faisait parfois le champion; je ne proclamais pas, comme lui, que les découvertes de la science et les progrès de la mécanique sont les sources essentielles de l'art moderne, mais nous avions tous deux le même mépris pour la littérature tirée au cordeau et dans notre enthousiasme juvénile nous avions à cœur de faire pénétrer dans la littérature les aspects nouveaux du monde qui s'érigeait sur les ruines de la guerre. N'est-ce pas en effet dans l'univers qui l'entoure, que l'Art trouve le coefficient de sa valeur intrinsèque ? Affranchis de toutes préoccupations sociales, religieuses ou politiques, nous n'avions d'autre souci que de réagir au «nombrilisme» littéraire qui sévissait alors et de laisser battre notre cœur au rythme des grandes manifestations de l'époque nouvelle. (…)"

"Le Groupe moderne d'Art et de littérature de Liège tenait sa permanence une fois par semaine dans les locaux de la brasserie Klippert dont la clientèle se recrutait surtout parmi les étudiants. Inutile de dire que les séances de rédaction étaient souvent tumultueuses. Pour s'en convaincre, il suffit d'ailleurs de consulter les sommaires de nos premiers numéros.
René Liège se «déchaînait dans le futur» sous le signe du «Panhumanisme» et lançait l'anathème contre ceux qu'il appelait les «pantouflards» gélatineux et amorphes… Par contre, René Deuzer chantait les prés de son enfance rustique dans de petits contes qui fleuraient bon la marjolaine et les foins coupés. Gaston Wilkin n'hésitait pas à proclamer le modernisme de Velasquez tandis que Lempereur-Haut nous apportait des bois gravés qui se caractérisent par une vigoureuse synthèse. Loseph Duchesne publiait des poèmes plus ou moins hermétiques et pendant que je m’abandonnais) à ma ferveur stendhalienne, Georges Linze célébrait dans des figures lapidaires, le dynamisme nouveau des machines asservies…
C'est ainsi que sous la double impulsion de nos enthousiasmes conjugués, Anthologie poursuivit son petit bonhomme de chemin. À quelques exceptions près, - il serait injuste de ne pas évoquer ici les noms de Georges Virrès, de Fierens-Gevaert, d'Albert Mockel, de Frans Hellens - les aînés de la littérature belge professaient pour nos jeunes efforts une indifférence olympienne. Par contre, à l'étranger, dans les pays où bouillonnait une jeunesse ardente, la revue fut accueillie très favorablement. Dès le troisième numéro, Paul Morand nous confia la publication d'un poème inédit et bientôt nos collaborateurs étrangers devinrent de plus en plus nombreux. Des numéros furent consacrés à la Pologne et à l'Italie. (…)"

Manifeste

Manifeste du Groupe Moderne d'Art de Liège, janvier 1921.

"Écrivains, Artistes,
Il y a à réédifier!
La société végète dans l'Arrivisme et l'Utilitarisme à outrance.
La chair et l'or sont les dieux.
Un devoir s'impose.

Jeunes,

Nous sommes toute vie et toute force. Nous voulons lutter malgré les faiblesses du siècle, pour plus de Spiritualité et de Beauté. Contre le Mercantilisme et la Cécité de l'Heure présente, nous défendrons l'Idée moderne, celle qu'élaborent la Science et l'Art. Place à plus d'Idéalité! Place à plus de Rêve et de Conscience!

Camarades,

venez à nous, vous qui êtes de la Nouvelle Époque, vous de qui l'on attend un Enseignement et une Régénérescence. Nous aurons le bonheur d'être parmi les ouvriers de la Reconstruction Morale. Pour vivre, il faut, et des muscles, et un cerveau.

Groupons-nous.
Pas de politique.
Des idées.
La tâche est à son heure.
La tâche est noble et belle."