Texte de présentation

Jean Delville et d’autres dissidents du cercle L’Essor créent à Bruxelles l'association d'artistes Pour l’Art qui a une vocation idéaliste. Les principaux objectifs du cercle étaient l'organisation de Salons et de conférences. L'un des conférenciers a été le «gourou» du symbolisme, Sâr Péladan.

- « Pour l'Art. » in L’Art Moderne. Bruxelles n°47, 20/11/1892.
Et d'abord, souhaitons cordialement la bienvenue au groupe nouveau qui s'insurge audacieusement contre la platitude et la banalité des Salons officiels. Né d'une scission de l’Essor dont le mouvement en avant, très accentué au début, s'est ralenti dans ces derniers temps au point de reléguer aux arrière-gardes le bataillon qui tiraillait jadis si fièrement sur le front de bataille, le cercle Pour L’Art a échappé aux prudentes stratégies des vieilles gibernes et s'est jeté sans chefs dans la mêlée. Nos sympathies, faut-il le dire? sont avec lui. Il proclame l'indépendance de l'artiste, il affirme la liberté de donner à l'art une forme et une expression dédaigneusement rejetées par les antiques Tabulatures. Au même titre que les XX, dont il suit le courageux exemple, il a droit aux encouragements de ceux qui comprennent la nécessité d'une évolution continuelle de l'art. Les exagérations qu'il profère dans son intransigeance ne sont pas pour nous déplaire. Ce sont gourmes de jeunesse dont on se débarrasse rapidement et déjà, dans le chaos des tâtonnements et des essais, on sent percer, chez quelques-uns, un talent que l'avenir mûrira. Nous entendons parler de la poignée d'artistes qui sont le cœur et la raison d'être du nouveau cercle : les Delville, les Rousseau, les Thys, les Jacque, les Fabry, promoteurs d'un art de pensée et de rêve, d'un art « littéraire », ainsi qu'on l'a baptisé, et non de ceux qui forment l'appoint nécessaire pour compléter les cadres, qui tâchent laborieusement dans les sillons tracés et dont l'œuvre honorable n'apporte point de sensation nouvelle. Dans cette catégorie nous rangeons MM. Hamesse, Omer Dierickx, Am. Lynen, Viandier, Lacroix, Herain et autres. Il y a enfin un groupe d'indécis qui flottent entre des influences diverses à la recherche d'une orientation : Jelley, Coppens, Dardenne, Hannotiau, les deux premiers obsédés par la théorie des néo-impressionnistes dont ils essaient de s'assimiler la technique sans en comprendre le moins du monde l'application, les deux autres hantés par divers maîtres, le dernier subissant la puissante attraction de Mellery jusqu'à en être résorbé. De cet ensemble, complété par quelques invités recrutés principalement au Salon de la Rose-Croix,MM.Séon, Chabas, de Niederhàusern, Trachsel, Filliger et Verkade, - nous ne parlons pas du maître Félicien Rops dont on a réuni, avec une opportunité contestable, une demi-douzaine d'anciens dessins et une lithographie connue, - naît une impression un peu cahotante, inharmonique, mais qu'échauffent la fougue juvénile et l'enthousiasme. Ces qualités-là, que décèlent trop rarement nos sages et conformes salonnets, font oublier les maladresses et appellent la bienveillance. La peinture «littéraire», que nous avons signalée comme un des grands courants parallèles qui emportent l'art contemporain, est surtout représentée au présent Salon et forme sa caractéristique. M. Trachsel y montre les architectures chimériques qu'il exhiba, voici deux ans, au Salon des Indépendants. L'artiste procède par la simplification des formes architectoniques, cherchant à donner, avec les seules ressources des courbes et des lignes droites, les impressions les plus diverses. « C'est, dit-il lui-même, une architecture dégagée de toute servitude d'ethnographie ou de latitude : lignes, formes géométriques abstraites, indépendantes de toute flore ou faune spéciales. » L'idée est ingénieuse, mais les épures rudimentaires qu'expose M. Trachsel ne nous paraissent point d'accord avec le principe qu'il proclame. Les effets qu'il recherche naissent, quand il les réalise, moins des lignes que des couleurs dont il a soin de teinter ses esquisses, noircies pour le Palais de l'Effroi, endeuillées pour la Mélancolie. Ses « Fêtes réelles, montrant une humanité fictive » sont peu évocatives : ses assemblages de cubes, de sphères, de cônes, de cylindres, de pyramides, de polyèdres divers ne s'écartent guère, dans plusieurs de ses projets, de la forme des monuments primitifs. D'autres planches sont purement enfantines. Les « boîtes de construction » qui amusèrent nos jeunes années en donnent l'image exacte. Il y a plus d'imagination dans les séries étiquetées : « Chant de l'Océan, l'épopée d'une âme fictive », et « Apparitions, ensemble de visions de nature et de visions cosmiques ». Et si Redon n'existait pas, ces conceptions de M. Trachsel seraient vraiment intéressantes. Les réminiscences planent d'ailleurs trop généreusement sur bon nombre d'œuvres présentées par le cercle Pour l'Art. Etait-ce par une spirituelle ironie qu'on avait annoncé l'adhésion de MM. Gustave Moreau, Puvis de Chavannes, Rodin et Burne-Jones ? On retrouve ces maîtres éparpillés dans les tableaux, dessins et sculptures exposés sous diverses signatures. M. Séon, dont on connaît les frontispices pour les œuvres de M. Joséphin Péladan, présente, en sa Jeanne d'Arc, un décalque exact des compositions symboliques de Puvis. Burne-Jones apparaît dans les compositions de M. Jacque. Le Paradis perdu de M. Braecke est cousin germain de la Francesca da Rimini de Rodin. Odilon Redon a inspiré visiblement plusieurs artistes. Quant à Gustave Moreau, on l'a déchiqueté pour en insinuer les morceaux un peu partout. Il n'est pas jusqu'à Maurice Denis qui n'ait trouvé en M. Jan Verkade un imitateur peut-être inconscient. Le sculpteur Rousseau nous semble dégager une personnalité plus nette. Il y a dans son torse de femme, dans ses esquisses, figurines et bas-reliefs de rares délicatesses de modelé et une distinction de bon aloi qui lui assigneront rapidement une des premières places. M. Jean Delville est, lui aussi, l'une des sérieuses espérances du nouveau Cercle. Ses fantaisies macabres ont grande allure malgré leur incohérence, et le portrait en noir et violet de Mme Nyst décèle, en même temps qu'une rare acuité de vision, une main experte à serrer les formes. Les curieuses études de M. Fabry évoquent le souvenir des miroirs déformateurs et font sourire. Cette première impression passée, on est attiré et retenu par le mystère des énigmatiques figures, si graves et si recueillies, qui vous emportent dans des au-delà inquiétants et tragiques. Hantise des gothiques ? Non. Cherchez plus loin dans le passé, aux époques primitives dont l'art, soudain revécu, a trouvé des échos chez certains artistes, notamment chez Henri De Groux. Citons enfin les trois petits envois de M. Charles Filliger, qui poursuit dans la solitude des grèves de Bretagne ses études synthétiques d'un art subtil et suggestif. Les débuts du cercle Pour l'Art ont été blasonnés d'une conférence de M. Joséphin Péladan, dont nous rendons compte plus loin. Causerie curieuse, débitée avec élégance, d'une voix claire, un peu emphatique, consacrée beaucoup plus à exposer les doctrines des nouveaux chevaliers de la Rose-Croix qu'à développer une théorie artistique. L'esthétique du « Sâr » (Sâr ! C'est l'équivalent de César, Tzar, Kasr (arabe), Kaiser : chef, empereur, etc. ) nous paraît d'ailleurs en contradiction flagrante avec l'esprit qui a présidé à la sélection des artistes composant le cercle. M. Péladan prétend formuler rigoureusement des canons de la stricte observation desquels dépend l'existence de l'œuvre d'art. Il décrète un type de beauté plastique absolu. Il établit un code que les artistes ne peuvent transgresser sous peine d'être « hérésiarques ». Il exclut du domaine de l'art tel genre, il classifie et subdivise tel autre. Ces idées byzantines, encadrées de digressions mystiques remuées en macédoine, faisaient contraste avec l'exubérance de jeunesse et de liberté des toiles environnantes. « Je suis un moine laïque, a déclaré l'orateur, et après avoir quêté en Hollande, je viens prêcher parmi vous. » L'Evangile de M. Péladan n'est assurément pas celui des artistes rangés sous la bannière Pour l'Art, et le dogme qu'il proclame, s'il était adopté, rétrécirait singulièrement leur horizon. 

Historique

Les premières réunions ont eu lieu en février 1892 et la fondation officielle remonte à avril 1892. Le siège social est situé à la taverne Guillaume, place du Musée, à Bruxelles. L'association sera dissoute en 1939.

Les membres fondateurs.

Les fondateurs de Pour l'Art sont Pieter Braecke, Léon Dardenne, George Dege Tere, Jean Delville, José Dierickx, Omer Dierickx, Georges Fichefet, Adolphe Hamesse, Alexandre Hannotiau, Jean Herain, Léon Jacques, William Jelley, le couple Antoine et Clémence Lacroix, Amédée Lynen, Victor Rousseau, Hector Thys, Richard Viandier, Omer Coppens.

Ils furent rejoint par après par Albert Ciamberlani et Émile Fabry et encore plus tard par Eugène Laermans, Henri Ottevaere, François Dehaspe, Firmin Baes et Emmanuel Vierin.

Et par Xavier Mellery, Georges Minne, Félicien Rops.

Et par le suisse Carlos Schwabe et le néerlandais Jan verkade.

 

(12/11/1992-  /  ) Bruxelles, Musée Moderne. Premier salon. (27 exposants)
Le premier Salon présente les œuvres des peintres Albert Ciamberlani, Jean Delville, Émile Fabry, des sculpteurs Pierre-Jean Braecke et Victor Rousseau, tous Belges, ainsi que des artistes ayant exposé quelques mois auparavant à Paris chez Péladan comme les Français Maurice Chabas, Chalon, Charles Filliger, Alexandre Séon, de l'Allemand Carlos Schwabe ou des Suisses Albert Trachsel et Auguste de Niederhausern dit Rodo.
Mais aussi Anna Boch, Willy Finch, Georges Lemmen, Georges Minne, Georges Morren, Henry van de Velde, Theo Van Rysselberghe, ainsi que C. Guys, C. Pissarro, G. Seurat, P. Signac, Jan Toorop et V. Van Gogh.
Et les frères Dierickx, Adolphe Jean Hamesse, Georges Fichefet, Léon Dardenne...

 

Dans la revue Le Mouvement littéraire (1892-1894), Jean Delville publie de nombreux articles en relation avec les activités de Pour l'Art.

 

Etablie comme cercle des symbolistes, l’association devient après quelques années un groupe éclectique défendant par-dessus tout l’indépendance de l’artiste.