Historique

Cercle des Hydrophiles. 01/02/1884 - 1888.

Dans le climat de scepticisme engendré par les critiques de l’exposition de mai 1883 du Cercle des aquarellistes et des aquafortistes belges, les liens déjà fragiles qui unissaient les membres du cercle se desserrent irrémédiablement. Charles Goethals et Paul Combaz démissionnent aussitôt leur exemple est suivie par Vogels, Pantazis, Cassiers, Chainaye, Gilleman, Hagemans, Hermanus, Schlobach, Speekaert et Van Acker.

Ces artistes décident de former un nouveau cercle, provisoirement appelé « Les Aquarellistes belges ». Trop proche de l’appellation du cercle récemment dissous, son nom sera bientôt changé au profit de celui d’« Hydrophiles »

Le groupe avait la volonté de maintenir un niveau artistique élevé.  Les meilleurs aquarellistes de l’époque adhérent à cette initiative. Cependant, il aura une existence brève. En effet, la cinquième et dernière exposition se tiendra en 1888. Toutefois, certains membres continueront à organiser des expositions collectives.

(29/04-27/05) Bruxelles, Palais des Beaux-Arts (entrée par la rue de la Régence, salles 11 et 12). Les Hydrophiles
* Président Charles Goethals ; vice-président et trésorier : Henri Cassiers ; secrétaire : Paul Combaz.
** Membres du jury d’admission et de placement : Cassiers Henri, Combaz Paul, Delsaux Guillaume, Gilleman Célestin, Goethals Charles, Hagemans Maurice, Hannon Théodore, Mayné Jean, Mundeleer Léon, Rombouts Edgard, Van Lemputten Frans, Vogels Guillaume.
*** 46 exposants, 198 oeuvres.
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- Hydrophiles : Cassiers Henri, Chainaye Achille, Combaz Paul, Crabbe Charles, Delsaux Guillaume, Dupré Mathilde, Ecrevisse Charles, Goethals Charles, Gilleman Célestin, Hagemans Maurice, Halkett François, Hannon Théodore, Hermanus paul, Heusers Herman-Joseph, Mayné jean, Mundeleer léon, Rombouts Edgard, Schlobach Willy, Servais Louis, Speekaert Léopold, Toorop Jan, Van Acker Florimond, Van Humbeeck Ernest, Van Lemputten Frans, Vogels Guillaume.
- Invités : Binjé Frans, Den Duyts Gustave, Everett, Heins Armand, Hoeterickx Emile, Ludby Max, Maingot Ernest, Marcette Alexandre, Meunier Constantin, Mulders, Sembach Auguste, Verdyen Eugène.
***** Catalogue imprimé contenant 140 numéros.

- LES HYDROPHILES in L’Art moderne, 4e année, n° 10. Bruxelles, dimanche 10 mai 1884.
Jadis, à Paris, les Hydropathes, un groupe d'écrivains. Aujourd'hui, à Bruxelles, les Hydrophiles, une poignée de peintres. De part et d'autre, malgré ces désignations forgées des éclats de la langue de Périclès, même amour du Beau moderne, même indépendance farouche, même soif d'art libre, de grand air, de soleil.
A voir ces milices qui, sans crainte de la mitraille, s'alignent pour la lutte, rangs serrés, drapeau au vent, le cœur se ranime. De tant d'efforts, d'un si persévérant labeur doit sortir l'art vigoureux, avivé de sèves, sincère et neuf auquel tendent avec une volonté obstinée tous les artistes qui représentent le mouvement avancé.
Dans toutes les manifestations de l'Art, les groupements se font. Arrière les timorés qui redoutent le combat ou qui cherchent à se ménager des influences en n'arborant pas franchement leurs couleurs !
Le mouvement littéraire existe. Il affirme sa vitalité. Il publie des volumes, prose et vers. Il a ses journaux, ses revues. Ses hommes commencent à dompter l'indifférence el le mauvais vouloir. Leurs noms se répandent. Le public s'habitue à leurs audaces ; il connaît leurs œuvres et les aime.
En peinture, les XX ont concentré en un bataillon solidement équipé les forces éparses de l'Art jeune et sont bravement partis en guerre. On se rappelle leur bataille, les furieux assauts qu'ils eurent à soutenir ; on sait aussi leur victoire.
Les Hydrophiles sont les Vingtistes de la couleur à l'eau. Sur eux tomberont à bras raccourcis tous les adeptes de l'art palmé de vert, tous les empêcheurs de danser en rond, tous les rétrogrades, tous les Francia, tous les Van den Bussche. Pensez donc ! Vogels en est et y occupe l'une des premières places ! Schlobach en est ! Et Goelhals ! Et Chainaye ! Et Toorop !
Quelqu'un qui va se trouver embarrassé de ne pouvoir entamer contre le jeune cercle la guerre à coups d'épingles qu'il avait entreprise contre les XX, c'est M. Théodore Hannon. Membre de la société nouvelle, il faudra bien qu'il la laisse en repos, au risque, en salissant le nid qui l'abrite, de passer pour un vilain oiseau.
Les œuvres qu'il expose aux Hydrophiles y font d'ailleurs, il faut en convenir, piètre effet. Ses figures de femmes sont d'une trivialité que ne rachètent ni ses paysages, ni sa vue de ville, lourdement pointe, en des tons criards, ni ses sites du Borinage. A moins qu'on y trouve le rêve de l'aquarelle moderniste, il n'y a là, soyons de bon compte, qu'un ensemble de choses médiocres. M. Hannon-critique, jugeant impartialement M. Hannon-peintre, serait, croyons-nous, de notre avis. En revanche, les Hydrophiles comptent parmi eux Vogels, dont les Roses ont un éclat, une vigueur, une fraîcheur vraiment extraordinaires. C'est la plus belle œuvre de ce petit Salon jeune. Tout à côté s'alignent des marines et des paysages du même artiste, d'une extrême vérité d'impression, peints par larges coups de pinceau, avec une ampleur superbe. Nous prisons surtout la vue des environs de Heyst, traversée par un train de chemin de fer qui déroule tragiquement par-dessus les dunes son panache de fumée.
Tout à côté, Mundeleer, un doux, qui s'imprègne des intimités de De Braekeleer. Plus loin, Heins et ses fines eaux-fortes. Puis Maurice Hagemans, dont les progrès sont notables. Il avait fait fausse route, il s'était perdu dans les sentiers où l'on cueille le chic aux branches de la fantaisie. Il revient en arrière, et, petit à petit, se remet à l'étude consciencieuse de la vérité. Ses Proues de navire surtout sont d'une clarté et d'une force magnifiques. M. Hagemans paraît avoir des aptitudes spéciales pour peindre le bateau. Mieux que ses paysages, où les verts n'ont pas toujours la sonorité que donnent aux feuillages et aux prés les flambées du soleil, ses éludes de bâtiments à quai, dressant orgueilleusement leurs agrès, ont une très belle allure. Le coloris est parfois un peu sec. Les voiles blanches se découpent avec quelque dureté sur l'azur du ciel. Les mâts, les huniers, les cordages, pourraient être plus enveloppés d'air. Mais tant de qualités compensent ce défaut qu'on l'oublie vile, et l'on applaudit aux efforts du jeune peintre que sa sincérité artistique et son consciencieux travail mèneront loin.
Puis Toorop, le japonisant javanais. Ses délicates aquarelles, où la gouache, le pastel, l'eau, la couleur s'unissent en un mélange savoureux, doivent être aussi incomprises que l'ont été, de certaines gens, les paysages de Fernand Khnopff. Il y a entre ces deux artistes raffinés certaines affinités. Mais la prunelle de l'un scrute les plus minutieux détails et arrête avec obstination ses lignes tandis que l'autre voit la nature dans le papillotement d'un perpétuel clignement d'œil. L'impression est-elle vivement attrapée, Toorop s'arrête, alors que Khnopff commence son travail.
La plus jolie des fantaisies du tout jeune artiste, qui a déjà de très grandes et peut-être inquiétantes habiletés de métier, c'est celle qu'il intitule : Toen ik nog een kind was. Dans la fraîcheur des bois que les sèves printanières commencent à verdir, parmi les gazons constellés d'étoiles d'or pâle, sous les ramures poudrées de floraisons blanches, deux enfants cueillent des fleurs, dos à dos, perdus dans le grand silence de la nature. Un petit chemin fuit dans le fourré, menant au village. C'est exquis de coloris, de naïveté et de sentiment.
Les idylles rustiques, les travaux champêtres, les intérieurs campagnards où lentement s'écoule dans la paix la vie calme - la vraie vie - fournissent à Jean Toorop ses inspirations. Ici, sur l'irradiante flamme du couchant, un homme de labour découpe sa silhouette. Là, une servante fait reluire dans la sérénité d'une chambre de village le cuivre d'une lampe. Plus loin le canal, tout raide entre ses berges tracées au cordeau, réfléchit dans ses eaux de moire les opales, les topazes et les rubis du soleil à l'agonie. Ou encore, dans les vapeurs grises de l'aube, au bord d'un champ d'où la vue porte sur le village qui s'éveille, un homme est au travail, remuant, ensemençant, tassant la glèbe tandis que sa petite-fille le contemple.
Dans la seconde salle, une petite tête de M. Van Acker, un profil fort pur, sous un bonnet à barbes dont les cassures sont délicatement dessinées, tranche sur les autres envois de l'artiste, qui ne dépassent pas la médiocrité. N'était la signature F. V. apposée à l'angle, on serait tenté de croire à une erreur du catalogue et d'attribuer le n° 131 à tout autre qu'à son signataire.
Tout à côté se développe la série des plages, des paysages et des figures de M. Cassiers. L'exposition de celui-ci est assez inégale. Il s'y rencontre, à côté de lavis d'un très grand charme, des aquarelles de valeur secondaire, minutieusement et petitement traitées. Nous citerons par exemple le n° 5, d'un coloris peu harmonieux et d'une exécution sèche. En revanche, quelques-unes de ses œuvres sont bien observées, senties et agréables à l'œil. La meilleure est le n° 2, une fidèle el charmante impression de dimanche aux champs.
C'est à Knokke, par-delà les dunes d'où émergent l'église, les moulins, quelques fantômes d'arbres. Dans la campagne toute mouillée de la dernière ondée, hommes et femmes reviennent de l'office, pataugeant dans les flaques d'eau. Les grandes et solennelles capes noires abritent les villageoises. La plaine est vide. On observe le repos dominical. Le ciel, lourd de pluie, est tendu de gris, d'un gris bleuté d'une extrême finesse. Il semble que dans l'air s'égoutte le carillon mélancolique des sonneries de cloches.
M. Gilleman est beaucoup moins observateur que M. Cassiers. S'appliquant au même genre, il reste bien au-dessous de son collègue et par la finesse du ton et par la sûreté du dessin. La mer qu'il montre roulant des vagues chocolat sous un ciel citron semé de nuées lie de vin, n'a jamais été la mer, et des bateaux imparfaitement construits se briseraient sous la première lame.
A citer encore : Combaz, Hermanus, Schlobach. Ce dernier a deux grandes aquarelles d'une impression juste, mais un peu lourdes de facture.
Quelques sculptures complètent le Salon des Hydrophiles. Il n'y a à mentionner qu'une charmante petite tête d'enfant d'Achille Chainaye, datée de 1879, vraiment délicieuse d'expression naïve et de simplicité.

1885.

(28/03-29/04) Bruxelles, Palais des Beaux-Arts (entrée par la rue de la Régence, salles 11 et 12). Les Hydrophiles (02e).
* Président : Speekaert Léopold ; vice-président et trésorier : Cassiers Henri ; secrétaire : Combaz Paul ; nouveau membre effectif : Maingot Ernest.
** Membres du Jury d’admission et de placement : Speekaert Léopold, Vogels Guillaume, Van Leemputten Frans, Hannon Théodore, Mundeleer Léon, Halkett François, Rombouts Edgar, Hagemans Maurice, Cassiers Henri, Combaz Paul, Toorop Jan, Schlobach Willy, Maingot Ernest.
*** 32 artistes ; 146 oeuvres
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- Hydrophiles :Cassiers Henri, Chainaye Achille, Combaz Paul, Crabbe Charles, Dupré Mathilde, Ecrevisse Charles, Gilleman Célestin, Hagemans Maurice, Halkett François, Hannon Théodore, Hermanus Paul, Heusers Herman-Joseph, Maingot Ernest, Mundeleer Léon, Rombouts Edgar, Schlobach Willy, Servais Louis, Speekaertt Léopold, Toorop Jan, Van Acker Florimond, Vogels Guillaume.
- Invités : Breitner George-Hendrick, Caillebotte Gustave, De Mol Charles, De Zwaart Willemus, Forain Jean-Louis, Ludby Max, Oyens David, Oyens Pierre, Pioch Albert, Roll Elfred, Storm van ‘s Gravesande, Lhermitte Léon, Maris Willem.

- LES HYDROPHILES in L’Art Moderne, 5e année, n° 14. Bruxelles, dimanche, 5 avril 1885.
Est-ce malice ? Au-dessus d'une aquarelle de Pioche, le cartel placé par la commission porte en lettres capitales ce mot, qui a l'air d'un conseil : PIOCHE.
Et de fait, l'artiste paraît avoir besoin d'efforts laborieux pour se hausser au rang de ses collègues. Dans cette chapelle où dévotement on sacrifie à la déesse Aqua, il est quelques fidèles qui pourraient profiter du conseil. Ce sont les attardés dans les formules, ou les trop fidèles servants des rites mis en vigueur par les grands prêtres des églises rivales.
Mais chez les autres souffle un esprit d'indépendance de bon augure^ et plusieurs d'entre eux, deux tout au moins, s'élèvent bien au-dessus du milieu modeste dans lequel ils se produisent. D'enfants de chœur, ils passent du coup archi-diacres. Ce sont - ceux qui ont visité le petit Salon actuellement ouvert aux Beaux-Arts les nommeront sans hésiter, - MM. Toorop et Vogels. Voyez la grande aquarelle intitulée At home du premier : trois figures de femmes assises autour d'une table couverte. C'est exquis de sentiment, de simplicité, d'harmonie de couleurs. On n'imagine pas celte scène mieux vue ni mieux rendue. Les étoffes sont légères, diaphanes, les poses sont naturelles, l'atmosphère d'un appartement est exprimée à miracle, dans sa lumière assourdie et calme.
Voyez les paysages du second, en particulier ses Hivers. C'est un régal de tons distingués, une fête de colorations discrètes, une suite d'accords harmoniques, puissants et doux, comme une musique lointaine et berçante.
Nous avions cité à la volée, après une visite rapide, outre ces deux noms, ceux des frères Oyens, de Speeckaert, de Chainaye, de Storm de Gravesande. Un examen attentif confirme la bonne impression produite par les œuvres de ces artistes consciencieux. Les dessins de Speeckaert sont robustes, pleins de caractère. Les deux sanguines de Chainaye unissent à la précision du contour une délicatesse de traits qui surprend ceux qui ne voient dans la sculpture du jeune artiste que des ébauches rudimentaires. Il y a dans le Portrait de jeune garçon une sûreté calme que peu d'artistes belges possèdent. Storm de Gravesande expose les douze planches de son dernier album d'Esquisses en Hollande. Nous en avons parlé dernièrement. Quant aux frères Oyens, que le Cercle a eu la bonne pensée d'inviter, avec un Hollandais nommé Breitner qui expose un remarquable Maréchal-ferrant, ils demeurent les coloristes séduisants, les humoristes pleins de fantaisie que l'on sait.
Ajoutons à celte liste M. Mundeleer, un artiste délicat, dont la palette harmonieuse est malheureusement imprégnée d'une coloration jaunâtre qui fait l'effet d'une sauce uniforme accommodant tous les services d'un repas, M. Cassiers, qui réédite son exposition au Cercle dont nous avons fait un compte-rendu détaillé, et M. Hagemans, qui élargit de plus en plus sa manière au détriment, malheureusement, du coloris qu'il assourdit, M. Hermanus, qui a réalisé des progrès : nous aurons ainsi écrémé le Salonnet des Hydrophiles.
Charles Goethals manque à l'appel. Il n'est pas rétabli de la longue maladie qui, depuis l'été, le retient prisonnier. - Nos vœux pour sa santé, comme dit le bon Kothner dans les Maîtres Chanteurs

1886.

(20/03-26/04) Bruxelles, Palais des Beaux-Arts (entrée par la rue de la Régence, salles 10 et 11). Les Hydrophiles (03e).
* Président : Speekaert Léopold ; vice-président et trésorier : Cassiers Henri ; secrétaire : Combaz Paul ; nouveau membre effectif : Verdyen Eugène.
** Membres du Jury d’admission et de placement : Speekaert Léopold, Hannon Théodore, Mundeleer Léon, Halkett François, Rombouts Edgar, Hagemans Maurice, Cassiers Henri, Combaz Paul, Toorop Jan, Van Acker Florimond, Hermanus Paul, Gilleman Célestin.
*** 23 artistes ; 143 oeuvres.
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- Hydrophiles :Cassiers Henri, Combaz Paul, Crabbe Charles, Delsaux Guillaume, Dupré Mathilde, Ecrevisse Charles, Gilleman Célestin, Hagemans Maurice, Halkett François, Hannon Théodore, Hermanus Paul, Mundeleer Léon, Rombouts Edgar, Speekaertt Léopold, Toorop Jan, Van Acker Florimond, Verdyen Eugène.
- Invités : De Mol Charles, De Zwaart Willemus, Israëls Isaac, Smits Jakob, Van der Maareel Marinus, Vrolyk Jan.

- LES HYDROPHILES in L’Art Moderne 6e année, n° 13. Bruxelles, dimanche 28/03/1886.
Une barricade de banquettes et de plantes vertes coupe brutalement en deux le salonnet des Hydrophiles. C'est qu'il a plu au Musée de s'annexer la salle n° 10 du palais des Beaux-Arts pour y caser la Peste de Tournai.
Il n'y a pas grand mal à ce que cette salle n° 40, mal éclairée, triste, vaste comme le hall d'une gare de chemin de fer, serve de refuge à la Peste de Tournai.
Mais ce qui constitue un abus contre lequel nous protestons énergiquement - et tous les artistes, à l'exception d'un seul sans doute, uniront leur voix à la nôtre, - c'est que l'administration du Musée prétende exercer sur la salle n° 11, attenante à la salle des pestiférés, une servitude de passage.
La salle n° 11 est, avec la salle n° 12, le meilleur local d'exposition du Palais des Beaux-Arts. Elle convient aux expositions intimes, auxquelles elle a servi dès l'origine. L'Essor, les XX en 1884, les Hydrophiles, s'y sont succédés. La lumière y est favorable. On y a un accès facile par la rue du Musée. Et voici qu'en raison de l'usurpation commise par le Musée, la salle n° 11 devient une sorte de vestibule, ouvert à tout venant.
Les XX, qui occupaient la salle n° 11, on s'en souvient, outre la grande galerie de droite et ses annexes, s'étaient tirés d'affaire en construisant une cloison qui coupait la salle aux trois quarts ; on n'y pénétrait que par la galerie, et, au point de vue décoratif, les apparences étaient sauvées. Mais ce que personne n'a oublié, c'est qu'à travers la baie toujours ouverte du couloir menant à la peste s'engouffraient les vents coulis, les courants glacés, véhiculant le cortège des bronchites, des pleurésies et des, coryzas.
Claude Monet, le peintre du soleil, se débattait -vainement, de toute la chaleur de sa palette, contre cette abominable température. (Ce qui n'a pas empêché, il est vrai, l'administration de réclamer 444 francs pour frais de chauffage des salles pendant le mois d'exposition des XX. O dérision !)
Les Hydrophiles, dont l'exposition plus restreinte ne pouvait s'accommoder d'une des galeries, ont été forcés de subir la servitude en question. On passe chez eux comme dans la rue. Les inconvénients pratiques de cet étal de choses sautent aux yeux. Il faut un personnel double pour surveiller le contrôle des entrées. « Où loue-t-on des gendarmes en bourgeois ? » demandaient, désespérés, en nage, les malheureux Hydrophiles obligés, le jour de l'ouverture, de poursuivre, de traquer, de pourchasser ceux qui s'insinuaient dans leur exposition par le couloir de M. Gallait.
Il faut que cela cesse. On a pris une partie du Palais qui avait été construit pour les artistes. Ils se sont laissé faire. Aujourd'hui, on va plus loin. Il n'y aura bientôt plus un coin du Palais où ils pourront installer leurs œuvres. Le Palais des Beaux-Arts n'est pas un Musée. Du train dont vont les choses, les expositions devront bientôt retourner à leurs baraques de bois, à moins qu'on ne désire les voir mourir tranquillement.
Cette impression pénible est accentuée par un étalage de tapis d'Orient accompagnés de cartes d'adresse et de prospectus du plus piteux effet. Elia Souliami Sadullah est-il des vôtres, Messieurs les Hydrophiles ? Que signifient ces peintures à la laine dans un Salon de peintures à l'eau ? Le marchand était, à l'ouverture, près de sa marchandise, le chef orné d'un fez, les mains pleines d'avis au public. Volontiers il eût fait une distribution de Rahat-Loucoum et allumé quelques pastilles du sérail. Qu'est-ce que ce carnaval ? La zwanze gagne-t-elle du terrain ?
Malgré tout cela, l'exposition est intéressante. Elle est jeune. Elle est remuante. Elle n'a pas la solennité glacée des aquarellistes « royaux », des toujours immuables quarantistes qui siégeaient jadis - c'était une prédestination, - au Palais des Académies.
On regrette l'absence de quelques-uns des meilleurs Hydrophiles : Vogels, Schlobach, Chainaye. En revanche, il y a Toorop, Jakob Smis et Van der Maarel. Trois Hollandais. Trois intransigeants. Trois jeunes. Toorop nous paraît tenir le premier rang. Il y a loin de son art ému, fier, plein de noblesse, aux triviales images de M. Hannon, aux « vues » de M. Crabbe, aux petites notes de voyage de M. Combaz, aux fleurettes de Mme Dupré, aux banals croquis de M. Ecrevisse, a toutes les feuilles de papier coloré qui malheureusement forment, aux Hydrophiles, la tapisserie sur laquelle se détachent les œuvres de valeur.
Ses dessins, Chez l'avocat entre autres, sont une triomphante réponse à ceux qui l'ont accusé de n'être qu'un « tachiste », et quelle séduction dans le coloris de ses aquarelles, lavées à pleine eau, fluides et claires, d'une, harmonie exquise et d'une justesse rare ! Celle que nous prisons le plus est la Chambre dorée. On ne pourrait traiter l'aquarelle avec plus de brio, de goût et de légèreté de main.
Les compatriotes de Toorop, MM. Jakob Smits et Van der Maarel, - ne parlons pas d'Isaac Israëls, dont l'envoi est plus que médiocre - ont une facture plus lourde. Ils arrivent à des effets qui rappellent la peinture à l'huile.
Le premier est un nouveau venu, qui débute brillamment. Il aligne une quinzaine d'œuvres, aquarelles et dessins, dont quelques-unes, L’Intérieur d'église principalement, dénotent un peintre de race. C'est puissant, grandement vu, très artiste. Seul assombrit les espérances que fait naître ce talent jeune le regret devoir M. Smits imiter trop servilement les procédés de quelques maîtres actuellement à la tête du mouvement hollandais : les Maris, les Mauve, etc.
Le second est l'un des jeunes artistes les plus militants des Pays-Bas. Il est de ceux qui avec Zilcken, de Zwart, de Bock, etc., ont fondé à Amsterdam une exposition indépendante, attaquée avec autant de violence que celle des XX à Bruxelles, et sans doute destinée à remporter les mêmes victoires. L'aquarelle qu'il intitule le Soir est superbe. Elle est d'une grande intensité d'expression ; le dessin en est serré ; la couleur harmonieuse et riche.
En ces trois noms se résume la note vraiment artistique et nouvelle du Salon des Hydrophiles. C'est sur eux que se concentre l'attention. C'est d'eux seuls que nous avions à parler. Les autres restent semblables à eux-mêmes, avec leurs défauts et leurs qualités habituels. Bornons-nous donc à citer les noms de ceux que nous n'avons pas encore rencontrés dans ce rapide compte-rendu : MM. Cassiers, Hermanus, de Zwart, Delsaux, Halkett, Gilleman, Rombouts, Mundeleer, Van Acker, Speekaert et Vrolyk.

1887

(21/05-29/06) Bruxelles, Ancien Musée (entrée par la rue du musée). Les Hydrophiles (04e).
* Président : Speekaert Léopold ; vice-président et trésorier : Cassiers Henri ; secrétaire : Hagemans Maurice Paul ; nouveau membre effectif : Bartsoen Albert.
** Membres du Jury d’admission et de placement : Speekaert Léopold, Rombouts Edgar, Hagemans Maurice, Cassiers Henri, Combaz Paul, Toorop Jan, Van Acker Florimond.
*** 17 artistes ; 192 oeuvres
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- Hydrophiles :Bartsoen Albert, Cassiers Henri, Combaz Paul, Crabbe Charles, Delsaux Guillaume, Dupré Mathilde, Ecrevisse Charles, Gilleman Célestin, Hagemans Maurice, Hermanus Paul, Mundeleer Léon, Rombouts Edgar, Speekaertt Léopold, Van Acker Florimond, Verdyen Eugène.
- Invités : Marius Michel, Smits Jakob.

- LES HYDROPHILES in L’Art Moderne, septième année, n° 22. Bruxelles, dimanche, 29 mai 1887.
 Les meilleurs : Vogels, Toorop, se sont abstenus cette année, et la petite exposition paraît décapitée. Les autres se sont dit : Serrons les rangs ! et ont donné avec abondance, qui douze, qui quinze, qui vingt aquarelles, parmi lesquelles plusieurs déjà vues : La loi ! de Verdyen, entre autres, celle amusante débandade de marchandes d'oranges à l'apparition d'un agent de police au nez trognonné. Et aussi, de Maurice Hagemans, le Marché aux chiens et le Repavage de la route communale. Ce dernier s'affirme d'ailleurs comme aquarelliste au pinceau preste, au lavis délicat. Il y a, certes, un effort sérieux dans son Avenue Louise, encombrée de promeneurs, d'attelages et de cavaliers, l'œuvre la plus importante déjà douzaine qu'il expose.
Et à côté de lui, Cassiers, épris de la mélancolie des plages, donne une note argentine qui a du charme. Ce n'est pas la grandeur épique de la mer hurlante : c'est une impression adoucie, féminisée presque, et l'on serait tenté de dire, devant ces flots apaisés, c'est la Mer élégante.
Mme Dupré expose, parmi des paysages quelconques, un petit intérieur lestement touché. Le reste de l'exposition est faible. Speekaert est tombé dans un coloris maladif, terne, éteint, incompréhensible de la part du robuste peintre des Misères de la vie. Combaz persiste dans un art étranger aux fluidités de l'atmosphère et semble découper dans des plaques de métal les sites pittoresques d'Ambleteuse et d'Audrecelles. Même sécheresse dans les eaux-fortes de M. Bartsoen.
Dans cet ensemble médiocre, M. Jakob Smits domine. Il y a, semble-t-il, deux hommes en lui : d'une part, l'artiste hollandais, soucieux du charme intense des intérieurs pauvres, s'efforçant de pénétrer le sentiment de ses modèles et y réussissant, témoin le remarquable portrait de fillette qu'il expose et celui de notre confrère Léopold Courouble ; d'autre part, le peintre superficiel, purement décoratif, qui s'inspire dans ses compositions des maîtres italiens qu'il est allé étudier chez eux, ainsi que l'établissent ses copies exécutées d'après Michel-Ange à la Chapelle Sixtine. De ces deux personnalités nettement accusées, nous préférons la première. C'est elle qui produisit les remarquables aquarelles que nous eûmes déjà, lors des expositions précédentes des Hydrophiles, l'occasion de signaler très particulièrement. C'est elle qui semble l'emporter, par le charme et l'originalité, et que nous souhaitons vivement voir se développer. La nature artiste de M. Smits se révèle. Qu'il lui donne libre carrière et bientôt nous aurons à admirer un peintre de sérieuse valeur.

1888.
(26/05-24/06) Bruxelles, Ancien Musée (entrée par la rue du musée). Les Hydrophiles (05e).
* Président : Speekaert Léopold ; vice-président et trésorier : Cassiers Henri ; secrétaire : Hagemans Maurice Paul ; nouveau membre effectif : Elle Edouard.
** Membres du Jury d’admission et de placement : Speekaert Léopold, Rombouts Edgar, Hagemans Maurice, Cassiers Henri, Combaz Paul, Toorop Jan, Van Acker Florimond.
*** 28 artistes ; 152 oeuvres
**** (les artistes soulignés ne figurent pas au catalogue)
- Hydrophiles :Bartsoen Albert, Cassiers Henri, Combaz Paul, Crabbe Charles, Delsaux Guillaume, Dupré Mathilde, Ecrevisse Charles, Elle Edouard, Gilleman Célestin, Hagemans Maurice, Hermanus Paul, Mayné jean, Mundeleer Léon, Rombouts Edgar, Speekaert Léopold, Toorop Jan, Van Acker Florimond, Verdyen Eugène.
- Invités : Boulvin Jules, Crabeels Florent, Dierickx Omer, Ensor James, Combaz Gisbert, Heins Armand, Hermans Charles, Khnopff Fernand, Rops Félicien.
***** Catalogue

- LES HYDROPHILES in L’Art Moderne, huitième année, n° 22. Bruxelles, dimanche 27 mai 1888.Les Hydrophiles ont ouvert samedi leur cinquième exposition annuelle et se sont fendus, tout comme les XX, d'un catalogue illustré, avec titres autographiés (c'est devenu à la mode). L'exposition, plus nombreuse que de coutume, renferme, parmi des choses médiocres ou mauvaises, quelques œuvres d'artistes. En première ligne, un dessin de vieille femme offert à M. Popp par Félicien Rops, le très beau dessin de Toorop : Mauvais salaire, qui fut exposé au dernier Salon des XX, et une série d'aquarelles gouachées, par Guillaume Vogels, neiges fondantes en des bois rouilles, crépuscules descendus sur une orée flamboyante, paix dormante des mares dans les prés, sous la clarté argentée de la lune. Il y a aussi des roses délicatement peintes, des vues d'Ostende brouillées de pluie, toute une restitution de nature mélancolique d'une subtile impression et d'une harmonie de tons raffinée.
Un garde qui chemine, l'hiver, parmi les ornières reflétant les lueurs d'ambre du soir, nous semble digne de remarque. L'œuvrette est signée Hagemans. C'est, de tout son envoi, la meilleure page, la plus sentie, la moins « va je te pousse ».
Et nous prisons beaucoup un nouveau venu, M. Boulvin, qui a .su trouver, sur le thème usé du petit moulin et du chemin creux, des modulations imprévues. Il y a dans ses aquarelles, fraîchement lavées, beaucoup de prime-saut et de goût. Un Intérieur d'église, avec la débâcle de ses chaises rangées sous la lumière vive qui tombe de la rosace à vitrail de couleur, rachète la nullité de telle page avec laquelle il voisine. Un Hiver aussi est habilement et artistement exprimé.
MM. Cassiers, Elle, Combaz, Crabbe, Ecrevisse, Mundeleer, Crabeels, Gileman, Mme Dupré et quelques autres, complètent, avec M. Heins, l'ingénieux illustrateur, ce salonnet, que dépare étrangement M. G. Delsaux. L'aberration dans laquelle est tombé ce jeune artiste, qui avait heureusement débuté, est à peine compréhensible. Les fusains et pastels qu'il expose ne sont intéressants à aucun point de vue : on n'imagine rien de plus mal dessiné ni de plus maladroit. Ses deux femmes nues, vues de dos, défient la critique la plus indulgente. Cela n'est ni original, ni audacieux : c'est simplement laid, et c'est abominablement peint.
Son voisin, O Dierickx, sait construire ses figures. Mais quelle utilité de montrer au public des bouts de croquis d'académie, rognures d'ateliers qui devraient être relégués dans les portefeuilles ?
Telle est, en ses inégalités, la petite exposition des Hydrophiles, qui arrive bien tard, la pauvre ! pour espérer attirer l'attention.
Regarder des coquelicots fanés sur une petite table et des soucis dans un pot, quand dehors, dans la splendeur du printemps, éclate le concert des lilas et des glycines, et que les marronniers dressent comme des cierges dans la jeune verdure de mai leurs pyramides triomphales !...