Description physique

16e année, n° 15

Bibliographie texte

  • Texte in extenso ou extrait

    • C'est au sortir d'une longue flânerie, heureuse et triste, à ce somptueux assemblage où éclatent plusieurs chefs-d'œuvre, que j'écris ces mots d'admiration et de justice : PAYSAGISTE ET ANIMALIER ! Car est-il possible de dire en laquelle de ces deux expressions d'Art il fut le plus grand ? Ces animaux : ce bétail paisible, majestueux et résigné, ces chevaux lourds et fiers vêtus du satin de leurs robes royales, on les connaissait, on en a signalé mille fois l'opulent cortège, à ce point dominateur que tout personnage humain, quand il apparaît sur ces toiles éblouissantes, est rapetissé aux proportions d'un accessoire sans dignité. Mais jusqu'ici, sauf pour quelques attentifs, les paysages où ce merveilleux maître peintre « plantait » cette animalité de légende et d'apparition, pourtant d'une vie si magnifique et si intense, ne dépassaient pas, en qualité et en importance, la valeur du décor de fond nécessaire à ces scènes de pâturage, le verger obligatoire, la prairie inévitable, la dune classique, le polder habituel. Ah! il suffit de pénétrer entre les toiles ardentes actuellement exposées, pour que les écailles tombent des yeux! Il suffit de promener, dès l'entrée, sur elles un circulaire regard et de plonger dans les horizons par les claires fenêtres qu'ouvrent partout ces spectacles lumineux comme les sabords d'un grand steamer naviguant entre les rives changeantes et encolorées d'un grand fleuve ! Certes les bœufs sont encore là, ramassés et paquetés dans leurs poses de repos, fixant sur l'inconnu trouble de leurs rêves de bêtes leurs prunelles placides. Certes les étalons, au long des haies ou contre les barrières, dressent sur les encolures leurs tètes intelligentes aux naseaux frémissants et bandent les muscles de leur croupe et de leurs jarrets pour quelque galopade qui va partir en explosion de mouvement et de grâce belliqueuse. Certes les grises mouettes, les difformes pélicans aux ailes largement enverguées, passent encore sous les nuages, dans l'humide atmosphère transparente, courant leurs bordées de corsaires, allant au pillage du poisson. Mais derrière eux, autour d'eux, au-dessus d'eux, en une solennité muette, harmonieux et impérieux, règnent les larges paysages, intensifiés par l'artiste an point de s'imposer avec la tyrannie du Cosmos. Il unit en un tragique et émouvant ensemble, le ciel et ses défilés de pesants nuages, la terre ornée des joyaux de ses teintes infinies, les eaux, les eaux profondes, ténébreuses, même quand elles sont limpides, les eaux pluviales aux lents écoulements, les eaux marines, réservoirs de catastrophes. Et alors que les étendues solides des prés verts, piquetés de fleurs des champs éclatantes, alors que les étendues mouvantes des flots versicolores réfléchissant la vie extérieure dans leur vie propre de gouffre, alors que les étendues fluidiques des cieux, arène tourmentée des météores, semblent prendre toute la place, voyez à l'horizon, là où le ciel baise la terre, là où leurs deux contours se touchent et se serrent comme des lèvres, voyez cette bande étroite, magique, ce ruban, ce presque rien, dans lequel le peintre semble avoir concentré et mis en étalage les plus précieuses joailleries, les minéraux les plus rares, les émaux les plus rutilants de sa palette. Ecrin de rubis, d'émeraudes, de topazes, de saphirs, d'aigues-marines et de chrysoprases, étalées, abandonnées en une coulée orientale, mêlées en un ragoût pour la table des dieux.
      Qui ayant contemplé et médité ces œuvres, dont chacune est un total d'art puissant, pourra jamais plus rester indifférent devant les scènes réelles que l'artiste a magnifiées et concentrées avec cette éloquence ? Qui n'aura pas à jamais compris ce qu'il peut surgir d'émotion dans l'âme par un jour de vent sabrant les airs au-dessus des rives basses et vaseuses de l'Escaut, par un jour de rafales pluvieuses lamées de coups de soleil lâchant des bordées de rayons par les éclaircies des nues; ou par un jour de chaleur caniculaire, sous les saulées au long des routes, sous les pommiers chenus mettant sur les hautes herbes la guipure de leur feuillage dentelant la lumière? Qui saura rester insensible au spectacle des beautés blanc et noir de la tache que met dans la nature la vache couchée parmi les prés ou cheminant au long des chemins de campagne, telle qu'un superbe holocauste ? L'art a cette aptitude miraculeuse de mieux nous faire discerner le réel par l'artificiel qu'il construit ; de grouper les éléments de vibration épars dans l'ambiance au point de nous en imposer irrésistiblement l'action héroïque et salutaire ; de distiller l'essentiel des choses et de nous en donner par quelques gouttes la définitive et caractéristique saveur, comme le chimiste l'acide prussique en un minuscule flacon.
      Qui, plus qu'Alfred Verwée, quand on le voit eu un tel congrès de ses œuvres, a mieux réussi, en aucun temps, oui, en aucun temps, à extérioriser ce phénomène? Il y a quelques mois, au jour sombre de sa mort prématurée, Camille Lemonnier le disait ici en des lignes dolorantes, que les organisateurs de l'Exposition ont reproduites en tête du Catalogue comme le plus bel hymne funéraire qui pût être chanté à la gloire du disparu.
      Verwée continue, en une expression splendide, la tradition flamande de la peinture, celle du coloris riche, joie des yeux et santé de l'esprit. Il fait mouvoir les tons, en leurs gammes les plus sonores, les orchestrant avec une aisance magistrale pour remuer les âmes et les exalter. Car on sent que ce lourd artisan aux traits populaires, à la carrure rustique, à la barbe de satyre, était un évocateur d'enthousiasme et que, maniant ses pinceaux, conscient ou inconscient de son grand rôle, il faisait des incantations. Conscient parfois assurément, quand, gonflé de l'orgueil que lui suscitait par bouffées sa nature extraordinaire, il disait, en paroles grandiloques et joyeuses, en images d'une brutalité guerrière, le rang qu'il sentait occuper et que lui contestait alors plus d'un de ceux qui aujourd'hui font unisson dans les cantiques qui montent en son honneur.
      Car il fut (disons-le comme une leçon à l'adresse de la phalange diminuante des dénigrants de l'école belge), il fut un de ceux que les exclusifs flatteurs entêtés de l'école française représentèrent comme un faux talent, comme un peinturlureur en goguette, comme un badigeonneur plus près de l'enseigne que du tableau. Il fut une des victimes de ces partis pris qui, durant des années, réduisirent nos plus grands artistes contemporains : les Louis Dubois, les Artan, les Hippolyte Boulenger, les Agneessens, les Smits, les De Groux, les De Braekeleer, les Baron, les Stobbaerts, les Mellery, à vivoter dans l'horrible injustice des chefs-d'œuvre accomplis et dédaignés. Et jamais, pas même aux jours plus sereins où cette persécution faiblît, ses tableaux, désormais les plus incontestés, n'atteignirent les prix qui eussent été la consécration de leur beauté et qu'on donnait, aux moindres rogatons du groupe privilégié dont quelques marchands avaient fait la matière de leurs agiotages.

      Ah! que ne put-il voir son apothéose actuelle ! assister, comme Constantin Meunier, au définitif enregistrement de son triomphe !
      Je me souviens qu'à Paris, lors d’une des expositions universelles, devant les Bœufs couchés au bord de l’Escaut qui est au centre d'un des panneaux de la petite salle, Harpignies, le curieux paysagiste français, s'arrêta fasciné. Il en avait vu des Troyon, des Millet, des Courbet, il en avait vu ! Et ces mots lui échappèrent : Nul n'a jamais fait plus beau ! —Qui, aujourd'hui, n'éprouvera le même sentiment devant Y Embouchure de l'Escaut, cette incomparable tragédie où claironnent les météores dans un bain prodigieux de lumière métallique, de clarté électrique, où les bestiaux impassibles, couchés à l'avant plan, solennels sur le vert fascinateur, semblent demander au spectateur ce qu'il pense des gesticulants nuages maritimes qui, (derrière eux, ravagent le ciel de leur bataille. Les œuvres des dernières années d'Alfred Verwée sont douées d'une luminosité où l'on sent l'influence des écoles nouvelles. Mais avec quelle maestria de grand homme il accepta et réalise cette transformation. Il n'abandonne rien de ses procédés qui sont les procédés séculaires de ses illustres ancêtres de la Flandre et de la Néerlande. Il élimine de sa palette quelques sombreries. Il écarte de ses mélanges quelques bistres. Il augmente la dose des tons joyeux, brillants et clairs. Mais sa main robuste, agile, ingénieuse reste la même. Son coup de pinceau ne change rien à ses robustes habitudes. Pour nettoyer ses toiles de la crudité des tons en apparence trop frais, il compte sur la maturation par le temps, sur le travail chimique de ces émaux juxtaposés, sur la divine « patine « par laquelle la nature vient en aide au peintre et met la péremptoire harmonie sur ses œuvres. Ses tableaux d'il y a vingt ans, qui ont déjà bénéficié de cette mystérieuse alchimie, montrent ce que bientôt vont devenir les plus récents, vins riches, lampants, corsés, auxquels il ne manque que l'âge. C'est avec un sentiment pieux, la bouche taciturne, l'intelligence mélancolieuse et vibrante qu'on sort de ce sanctuaire. Il y a de la religion dans l'émotion qu'on sent palpiter en soi, de la religion comprise comme union d'une âme isolée à l'ensemble des choses. L'art d'Alfred Verwée est panthéistique, il dégage et fait saillir les liens qui enchaînent chacun de nous à la vaste Nature, il abolit l'individuel orgueil, il suscite un bonheur confus de fraternité et de soumission à l'ensemble. Oui, ses animaux ont la grâce douce, la séduction spéciale et magicienne qui les rendait si chers à saint François d'Assise. Ils se révèlent en égaux : l'art leur confère cette humanité et cette noblesse. Avec cette émotion on emporte le souvenir de ces poulains laineux revêtus de la toison qu'ils avaient quand ils baignaient encore dans l'amnios maternel, de ces vaches à matronale attitude, de ces chevaux chevelus comme des rois mérovingiens. Et ainsi une impression morale d'universelle bienveillance, de pacificatrice mansuétude vient s'ajouter, en suprême ornement, à toutes les sensations si hautes dont on sort royalement revêtu de ce banquet splendide.