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  • Manifeste

    • Manifeste de Melin, été 1969.

      Avec douze enthousiastes volontaires qui répondirent favorablement à sa proposition, le peintre et sculpteur La Croix entreprit quant à lui, une vaste expérience qui au terme d’une préparation plus profonde (10 heures prises sur le temps des loisirs plus un dimanche, à la demande des jeunes), permit la recherche des désirs et moyens possibles en peinture collective, et après en avoir envisagé toutes les difficultés, devait aboutir - suivant la proposition - à une réalisation de plus de 100 mètres carrés (35 m. de long sur 3 m. de haut) dont les participants auraient à répondre en un débat public organisé tant pour la totalité du groupe de jeunes que pour les habitants du village.
      Le temps de préparation fut manifestement bien employé par ces jeunes, qui absolument inexpérimentés au départ de cette aventure, entreprirent en plus d’une véritable auto-découverte - et le désir exprimé lors du débat, de la poursuivre - une non moins véritable synthèse du travail à réaliser.
      Ils optèrent librement dans ce but, sous la stimulante présence de l’artiste en tant qu’observateur et arbitre, pour un mode d’expression figuratif, une gamme de coloris, le choix de thèmes (la liberté, la joie de vivre, la jeunesse) et en dernier lieu, pour la non participation de l’artiste, sauf sur appel de leur part (qui n’eut d’ailleurs pas lieu).

      Je dois - nous dit La Croix, en conclusion de cette expérience - avouer la profonde émotion ressentie au surgissement de cette réalisation sous mes yeux et plus encore à l’accueil immédiatement favorable qu’elle reçut de la plus grande partie de cette population rurale.
      C’est un phénomène à souligner je pense : surtout ,en ce climat actuel où nos efforts se perdent la plupart du temps, en ricochets désordonnés, sur une mare d’indifférence.
      Si mes conclusions sont exactes, ce qui bien entendu n’est pas prouvé, cette indifférence ne serait donc due qu’à une large incompréhension, que rien ne tente d’enrayer.
      Il est notoire que même employée avec comme bouclier l’application des principes dits démocratiques, la confusion des idées et des faits n’est certes pas le milieu ambiant idéal pour l’éclosion de germes dispensateurs d’énergie, qui seraient à eux seuls capables de soulever les monts d’ennui que cachent nos existences extérieurement parées.
      Ces coûteuses acquisitions du confort s’avèrent, en dernière analyse, le plus vil des croche-pieds.
      Pour plus de clairvoyance, pensons seulement voulez-vous, à la situation des mêmes personnes, sous d’autres cieux et d’autres régimes.
      Il est, je présume, inutile de rappeler les virulentes prises de position du fascisme sous Hitler, qui visant la liberté en général, s’en prit plus précisément aux intellectuels et artistes.
      La position de ces derniers n’est certes guère meilleure dans l’Espagne de Franco, ni - bien malheureusement d’ailleurs - en Tchécoslovaquie, où l’inoubliable printemps de Prague fut avant tout l’oeuvre d’un peuple se ralliant aux paroles de leurs écrivains et artistes. Ceux-ci, foncièrement indépendants de nature, se trouvent encore actuellement en des situations qui ne nous sont guère contées...
      Le lieu n’est pas ici, ni de ma compétence d’ailleurs, de discourir sur la liberté nécessaire à l’épanouissement de la recherche scientifique. Dans le domaine artistique cependant, s’il nous arrive plus fréquemment qu’il n’est décent de le dire soi-même, de devoir sacrifier nos propres existences pour la seule existence d'œuvres que nous aimerions plus exaltantes, nous avons cependant besoin d’une certaine marge de compréhension, sans laquelle notre justification est nulle et peut, jusqu'à nouvel ordre, être considérée comme non avenue. Une preuve sérieuse de cette incompréhension me fut fournie par une question quant à ma responsabilité d’artiste (non figuratif) devant l’oeuvre collective (figurative) réalisée suite à mon initiative.
      L’art ne m’intéresse personnellement qu’en tant que possibilité d’expression d’un élan de vie véritable qui ne peut que coïncider avec l’élan libérateur de l’homme, et par l'extension, de la société.
      Les partis pris esthétiques ne s’appliquent qu’à l’aspect extérieur des choses et sont en tous points semblables au verbiage stérile et ennuyant des personnes de partis pris. Soit, le plus souvent, une accumulation de bassesses intéressées. L’art ne peut s’apprendre ,en dehors des écoles buissonnières de la vie intérieurement vécue, et ladite beauté ne peut exister que par la fusion d’un individu véritable dans son moyen d’expression.
      Voilà les murs qui bavardent dirait en conclusion l’ami Ferré, mais remarquons-le, pour d’autres raisons que "le bien publicitaire" de son excellente chanson.
      Ecoutez-les, s’il vous plaît, pour entendre en leurs murmures, la voix des créateurs personnifiée ici par le verbe exaltant de notre grand poète et ami Achille Chavée
      Voulez-vous bien me recueillir
      pour une nuit
      le temps de recharger
      soigneusement
      mes armes
      celles de la colère de la révolte et de l’amour.

      Ou bien alors..., il en dépend de votre choix.
      Mais tuez-moi donc
      Redoutez de me voir en liberté
      puisque je suis la liberté
      aux cartouches de silence noir
      puisque je suis un pavé de cette barricade
      qui pleure un blasphème de neige.

       

  • Texte de l'artiste, Interviews

    • "L'art de notre temps" in Lettres n° 3, Herve, mai 1960, p. 11.

      "Liminaire: Lettres inaugure, en cette livraison, une chronique sur la jeune peinture (depuis les informels). A vrai dire, ceux qui tenaient l'abstraction pour une plaisanterie outrée, semblent, aujourd'hui, accorder une certaine attention à cette forme d'expression, pour la bonne raison que la «plaisanterie» s'éternise impudemment. Roger Lacroix[sic], un jeune peintre de la nouvelle pâte, présidera aux destinées de cette chronique. Il faut considérer le présent article comme une prise de position (en matière d'art, Lettres ne craint pas d'affirmer ce que bon lui semble), comme une manière d'introduction à la série d'essais qui s'échelonnera au gré des livraisons. Roger Lacroix vous parlera de l'état de la jeune peinture belge, de l'Art Brut, de Dubuffet et de son influence sur l'abstraction, de l'Abstraction Lyrique et de ses manifestes, de l'Action Painting américaine, de Hartung, de Poliakoff, de Soulages, de Wols… Nous ne doutons pas un instant que le vaste manifeste de la sensibilité contemporaine, que constitue la peinture abstraite, intéresse prodigieusement tous les lecteurs de Lettres, bienveillants et sensibles, PAR PRINCIPE, à tous les aspects de l'humanisme contemporain.

       

      On m'a proposé de tenir, dans cette revue jeune qu'est "Lettres", une chronique sur la jeune peinture. J'aimerais, autant que faire se peut, tenter de dégager les influences profondes régissant les recherches de nos artistes. L'apparition d'un art nouveau - ou d'un élément nouveau dans cet art - n'est pas chose isolée. Nous croyons trop souvent nous trouver face à une mode, à un système, alors que sous nos yeux se fait la marche de notre temps. Nous faisons l'histoire, et nos désirs sont vains lorsqu'ils sont tournés vers cet impossible qui nous permettrait d'en remonter le cours.
      La crevaison des vessies, si souvent prises pour des lanternes, est notre premier devoir. Nous devons patiemment démonter, réduire à néant les élucubrations des esprits rétrogrades. Comprendre et défendre nos créateurs, démasquer les imitateurs, lutter contre l'académisme où qu'il soit.
      L'immense plaisir que j'éprouve à constater le renouveau de la faveur du public envers les arts plastiques n’a d'égal que mon souci de trouver ses sources d’information. Si cette tâche devait s’avérer être celle de la critique, le peu de conscience de la valeur de notre art perdrait toute raison de nous inquiéter. Mises à part quelques revues spécialisées, dont les efforts sont tant décriés par les partisans de l’imitation plate et quelconque, le rôle essentiel de notre critique semble être de critiquer. La meilleure se plaît trop souvent encore à nous étaler ses goûts personnels, au détriment du soin qu'elle devrait apporter à donner au lecteur une vue générale des problèmes de notre art.
      Que l’on nous f…la paix avec ces nus vaporeux, paysages musicaux, irisations, frémissements et autres complaintes, descriptions de toiles d’où la peinture est le plus généralement absente ! Nous sommes fatigués des insipides constatations sans fondement sur les dérèglements de nos artistes, l’infantilisme de notre art, et de toutes ces tentatives de démonstration par l’absurde.
      Si l’artiste est un être sensible, il l’est avant tout à la peinture, à son art, aux racines profondément humaines enfermées en chacun de nous avant que de l’être aux blondeurs de l’atmosphère et autres trous-de-culterie pour concierges en vacances.
      Quel regret nous cache toute cette littérature à bon marché ; la rupture de la tradition Grecque et Renaissance. Nous bafouons un art vivant pour des principes usés dont la connaissance repose le plus souvent sur des erreurs d'appréciation. La découverte de la peinture à l'huile nous a fait prendre pour des valeurs supérieures ce qui n'était qu'un faux-semblant, trompe l'œil, procédé artisanal.
      Tout aussi loin de moi l’idée de renier le génie de certains peintres de ces écoles que d’accepter les valeurs erronées que certains esprits mal intentionnés croient déceler dans ces oeuvres. Je préférerais voir brûler tous ces chef.s-d’oeuvre que de voir baser sur leur existence des règles selon lesquelles nos artistes ne pourraient oeuvrer. L’Art n’a pas de repos, ni à proprement parler de points culminants. Douter de la réalité et de la valeur du nôtre est douter de notre époque. Devant le tribunal de nos descendants, lui seul répondra de nos préoccupations, de l’idée fondamentale de l’Homme que notre société aura été capable de susciter.
      Seul, notre art actuel, vivant, a raison d’être pour nous et triomphera de toutes ces hécatombes et menaces de mort, de ces "haro !" qu’on lui jette. Les chef-d'œuvres du passé nous permettent de pénétrer l'essence de nos ancêtres. Qui ne voit que la figuration actuelle a perdu toute valeur en s'accrochant à ce mythe ? Nous confondons création et imitation ! Cette dernière, à toutes les époques, s'est retrouvée dans les arts populaires et mineurs. Et notre art actuel, quel autre courant que cette très sainte Tradition lui aurait donné naissance ? Descendant direct de celle-ci, l’Impressionnisme seul provoqua toutes ces réactions vivifiantes. Les maîtres qui ouvrirent toutes grandes les portes de l’Art moderne oeuvrèrent parmi les impressionnistes : Cézanne, Seurat ; ou, en réaction déjà : Gauguin, Van Gogh.
      Mon propos n’est ici ni de comparer les oeuvres de nos meilleurs peintres, ni de dresser un nouvel inventaire des mouvements qui animèrent notre art depuis soixante ans.
      Bien plus nécessaire est je crois l’affirmation de notre foi en nos artistes, l’expression de la profonde satisfaction que nous donne, pour notre époque, la possession d’aussi grands peintres que Picasso, Klee, Kandinsky, Marc, Miro, Magnelli, Hartung, Poliakoff, Wols, de Staël, Lanskoy, parmi bien d’autres. Que les oeuvres de la plupart de ceux-ci soient abstraites est un signe de notre temps. Les quelques peintres valables ayant gardé, dans leur art, quelques problèmes de figuration, oeuvrent actuellement à la limite de l'abstraction : Bazaine, Manessier, Tal Coat ; et leurs toiles sont si proches des oeuvres abstraites que la plupart des amateurs non avertis les tiennent généralement pour telles.
      Le fait que les oeuvres de nos plus grands figuratifs : Picasso, Braque, Marchand et, parmi les plus jeunes, Pignon, soient si peu souvent appréciées par les partisans de la figuration, est significatif. Quel agréable confort que l’admiration de peintures dont la forme, plus que souvent maladroite, ne cache qu’un vide absolu de valeur humaine.
      La peinture n’a rien à voir avec l’agréable passe-temps des demoiselles de bonne famille, et le fait de peindre du nu, même osé, n’a rien d’une évolution d’esprit vis-à-vis d’elles. De telles banalités méritent-elles vraiment d’être rappelées ?
      L'abstraction lyrique de nos quelque dix dernières années a trouvé, de nouveau, sur sa route les hordes réactionnaires. Les uns crient au scandale, les autres prophétisent la mort de cette abstraction : en réalité, tous prennent leurs besoins de confort esthétique pour des critères de valeur. Notre art vit et se soucie peu de langage, de théories et de critiques stupides. "Nous ne sommes pas maîtres de notre création : elle nous est imposée", disait Matisse. Et n’est-ce pas Paul Valéry, certes l’un des plus "cultivés" d’entre nous, qui poussa ce cri : "il faut tenter de vivre ! " ?

       

      "Réponse à un article de Roger Lacroix sur l'art abstrait" paru dans le journal Lettres n° 3, Herve, juin 1960, p. 11
      "L'intention générale de Roger Lacroix, précisée qu'elle est dans un rédactionnel chapeau et soulignée par un titre abusif, se laisse certes aisément appréhender. Il s'agit une fois encore, d'un plaidoyer pour l'art abstrait, ce galeux, ce tondu, qui serait pourtant, lui seul et enfin, l'art de notre époque et l'art tout court, le seul à la mesure de l'homme moderne, et, partant aussi, l'art progressiste (…). Bref, Roger Lacroix, au profit de cet art abstrait, joue au jeu très couru du "voleur volé", dans une oratoire démonstration qui m'échappe d'ailleurs par bien des endroits (et d'autant que la typo semble avoir confondu "initiation" et "imitation", comme Lacroix confond cette dernière avec "représentation" et "recréation".)
      L'art abstrait n'est pourtant la victime d'aucun complot, d'aucune résistance organisée. Bien au contraire, c'est lui, contre et aux détriments de l'autre, qui bénéficie de la convergence des snobismes, du racket, organisé lui, des galeries (véritable monopole de fait pour la vente et les réputations), et des appuis officiels qui devraient pourtant apparaître dangereux aux amateurs du progrès… Quelle que soit la forme, et à fortiori la couleur (hé ! hé !) du pouvoir.
      Pour en finir avec ces sollicitations politiques (que ne justifie que la confusion introduite par R.L. avec ses "réactionnaires"), notons ici une fois pour toutes que l'opposition des abstraits qui se veulent ou se savent "révolutionnaires"  à ce qu'ils nomment, à ce qui est probablement, le monarcho-fascisme d'un Mathieu ou d'un Hantaï, que cette opposition donc ne se peut fonder que sur les intentions (prêtées, supposées, ou affirmées, revendiquées) et sur les titres. Et nullement sur l'œuvre picturale elle-même. Ce qui réduit, du même coup, la prétendue expressivité totale et ultime de cet art abstrait, art du cri, du spasme, de la transe, des indicibles drôlement bavards, art aussi des géométries surlogiciennes et du réel scientifique, des nébuleuses au proton, selon les assertions d'autres conférenciers en service, qui n'ont pas l'esprit de «bien» comprendre les admirables travaux d'un Dubuffet, ni les mises au point à leur sujet de Georges Limbour, sans doute le plus subtil des critiques d'art actuels.
      Une malhonnêteté fréquente (qu'on veut croire inconsciente chez Seuphor bien plus que chez Ragon), est l'annexion à l'abstraction intentionnelle, systématique, doctrinale, des toiles cubistes de Braque ou Picasso, des chefs-d'œuvre surtout de liberté de Miro et de Klee, dont l'œuvre et l'esprit rejettent pourtant par excellence ce faux sérieux de prophète, de théoricien et de mathémenteur. C'en serait une autre, de malhonnêteté, de ne pas placer fort haut (au figuré) l'œuvre de quelques vrais peintres, abstrait, par surcroît: Manessier, Singier, Magnelli, Piaubert, Villon, Pawlowsky, Vieira da Silva, de Staël, Bazaine, Estève, peintres au total peu nombreux, et sans commune mesure avec la multitude de suiveurs bruyants que suscite la facilité (apparente peut-être), la surenchère des galeries et du public fortuné (devenu le seul à compter, ses dollars probablement), et la sollicitude des musées, surtout hollandais.
      Il faut le redire: l'art abstrait n'est pas tout l'art «de notre époque», il n'en a même jamais été le courant essentiel (en dehors, encore une fois, du circuit financier). Et il n'est déjà plus un courant vraiment contemporain, lui qui en plus de 40 ans d'appauvrissement (qu'on me fiche la paix avec le prétendu lyrisme de l'informel et du tachisme, dernière tarte à la crème des oisifs !) n'a pas su s'imposer parce qu'il n'a pas CORRESPONDU. Car un Kandinsky, un Mondrian, en Belgique un Lacasse qu'on ignora sottement, un Malevitch tellement plus significatif que ce farceur peu drôle (s'il l'était on serait avec lui) d'Yves Klein, dès le début ces grands créateurs et chercheurs, ces théoriciens intelligents étaient arrivés au but, et au bout.
      Aujourd'hui, le retour à la figuration, une figuration très largement comprise du reste et comme il se doit l'imaginaire sera l'autre face du réel, l'autre côté du miroir, semble devoir être la prochaine étape mouvementée de près d'un siècle de peinture, histoire qui ne saurait être en aucune façon celle d'un "progrès". En témoignent la «mode» récente de la peinture dite naïve, le goût ou plutôt UN goût retrouvé, à vrai dire un peu narquois, pour un Bouguereau par exemple, et l'intérêt reporté au baroque, jusqu'au trompe-l'œil inclusivement. C'est-à-dire, précisément, la rentrée en scène de ce qui risque d'être un EXCES de figuration. L'audience grandissante d'un Bezombes ou d'un Rebeyrolle, le cri d'alarme involontaire que fut la Biennale de Paris, la mise au point par Tinguely d'une machine anti-machine destinée à lever bien des équivoques, l'abandon par Hélion de l'abstrait et la continuité assurée par quelques grands peintres que n'affolèrent ni le lyrisme telluro-cosmique de critiques visionnaires et trémoussants, ni les fureurs de la côte, ni les appâts rances des musées officiels (on songe à Balthus, à Gromaire, aux surréalistes, - enfin, à certains, et à Magritte, à Masson) en sont d'autres garants.
      Si le nationalisme n'était réactionnaire, on pourrait déplorer aussi le manque d'ethnicité (d'âme au fond) d'un formalisme "informel" qui s'est appauvri jusqu'à la toile vierge à devenir, à mal escient, universel. On pourrait encore en dire beaucoup si la place n'était mesurée, si les jeux n'étaient faits, malgré tout.
      Une chose me semble appréciable dans l'article de R.L. Lorsqu'il dénonce l'imbécillité conformiste, apeurée et insensible de certains opposants à l'art qu'il dit de notre époque. Qui ne voit que cela, aussi, joue paradoxalement et malencontreusement en faveur de l'art abstrait, parce qu'il est des collusions auxquelles on se refuse malgré les distinguos." (in Les Lettres, n° 4, Herve, août 1960, p. 11)

       

      Voici l'une des lettres les plus "caractéristiques" que nous ayons reçues à la suite de la publication du premier article de Roger La Croix (in Les Lettres, n° 4, Herve, août 1960, p. 11) :
      Nous ne pourrons plus acheter votre revue, après la croisade verbale intitulée - est-ce pour rire ? - "L'art de notre temps". Quand on est capable de ravaler Picasso à Magnelli ; quant on peut confondre Cézanne et Seurat parmi les impressionnistes, on ne devrait pas se mêler de peinture. On n'est pas sensible à l'humanisme contemporain en déconnant sur les giclées de Pollock. L'humanisme est ailleurs, mais les Roger La Croix ne le verront jamais. L'art abstrait est, une fois pour toutes, le plus décoratif et le plus primaire des arts. Il fut enseveli, il y a bien longtemps par les chasseurs franco - cantabres des Combarelles et de Lascaux. On sait, depuis Jésus-Christ, que les résurrections ne servent à rien. Bien à vous. H. S. (Verviers).

       

      "L'art de notre temps" in Lettres n° 4, Herve, août 1960, p. 11 et 12.
      Longue - déjà (renaissance de l'abstraction aux environs de 1910) -, la lutte qui oppose les partisans de la figuration aux défenseurs de la non-figuration peut être considérée comme la manifestation contemporaine de l'éternelle lutte des anciens et des modernes. Cette lutte semble, toutefois prendre sa source, aujourd'hui en de regrettables malentendus et ne susciter, la plupart du temps, que de hâtives prises de position ou querelles de bas-étage qui, faut-il le dire, au regard de la délicatesse, ne sont pas toujours à la hauteur des idées qu’elles défendent.
      Une effrayante superficialité se fait jour dans l'opinion en ces domaines. La présentation de cette chronique elle-même parue dans le précédent numéro de cette revue, laissait (d’une manière humoristique) clairement entendre un fâcheux état d’esprit ("A vrai dire ceux qui prenaient l'abstraction pour une plaisanterie outrée, semblent aujourd'hui, accorder une certaine attention à cette forme d'expression, pour la bonne raison que la 'plaisanterie' s'éternise impudemment") .Ce préjugé existe et se trouve même fortement enraciné dans la plupart des … "intelligences".
      J'avoue ne pas comprendre et n’être pas en mesure de déceler les raisons de son apparition. Si, comme certains le pensent, il s’agissait d’une plaisanterie, quelles raisons aurions-nous de lui accorder une quelconque attention ? La durée ? . Il paraîtrait cependant que les meilleures sont les plus courtes, Et pourquoi l'élément vital de notre peinture s’acharnerait-il à poursuivre cette "plaisanterie" ?
      Certains faits du genre "automobiles écrasées" présentées récemment au Salon de Mai par un sculpteur) pourraient, bien entendu, rendre sceptique un public déjà trop enclin à l’être. Il y a cependant des précédents. Les hommes ne se sont-ils pas ingéniés, dès l’antiquité, à interpréter les taches, les veines des pierres, etc. Une plaque de marbre no fut-elle pas (sans l’intervention d’un travail actuellement considéré comme artistique), signée par Chao-San, artiste chinois du 19e siècle, et titrée "L’indépendance du héros ? (collection Roger Caillois). Léonard de Vinci n’a-t-il pas dit dans ses ouvrages : "Si tu regardes un mur souillé de taches ou fait de pierres de toute espèce, pour imaginer quelque scène, tu peux y voir l'analogie de paysages ou de décor de montagne." (André Chastel, "L. de Vinci par lui-même). Plus près de nous le surréalisme, qu'il ne faut pas oublier. N'a-t-il point repris et approfondi ces procédés ? Ces détails, d’ailleurs, doivent-ils nous arrêter ? Sommes-nous certains que la folle épithète de tachiste n’eût pu, bien avant notre époque, être donnée au grand Gréco pour ses meilleures œuvres par les admirateurs de son vieux maître Titien ?
      Au lieu de proclamer, à tort et à travers, des sentences draconiennes que ne cautionne pas l'ombre d'un jugement, ne vaudrait-il pas mieux s’efforcer de pénétrer l’essence même de l’art abstrait ? Quoi de plus ridicule que cette ignorance tranquille, voire prétentieuse, qui fait dire à monsieur-tout-le-monde (surtout pas de majuscules !), devant quelque peinture de façon moderne : "C'est du Picasso !" Cette sorte de constatation autorisée prouve à suffisance que l’Abstraction n’est pas seule à s’attirer les foudres d’une paresse ignorante qui s’attribue le nom de "bon- sens"… à quel titre, grands Dieux !
      Ne vaudrait-il pas mieux encore revaloriser nos critères, déplacer nos points de comparaison, mesurer le chemin parcouru, cette démarche géniale que Pillet appelle, avec un rare bonheur d’expression : le passage de la ligne ?
      Nous voulons voir. VOIR !. Je regrette qu’on n’y arrive jamais sans un long retard. Mais voyons-nous ? Si peu, et si mal encore en ce peu. Ce que nous désirons voir, est-ce la peinture ? N’est-ce pas plutôt le sujet ? Certes non : cette ambition, que d’aucuns n’ont guère scrupule à magnifier, me semble puérile, grossière, inutile ! S’il n’en était pas ainsi, comment pourrions-nous réunir, en une aveugle admiration, des oeuvres souvent contradictoire ou répondant à des exigences esthétiques différentes, opposées ?
      Nous imaginons-nous vraiment que ces oeuvres manifestent un même désir de perfection réaliste, photographique ? Nous tenons toute autre considération pour secondaire, puérile, grossière, inutile : ainsi, le style et la composition qui constituent pour le peintre les seuls moyens d’expression.
      Nous ne voyons donc pas les chefs-d'œuvre du passé ou nous devrions comprendre que l’art est la création d’un univers autonome concrétisant pour son créateur un idéal personnel.
      En dehors de l’académisme, aucun idéal préconçu de forme ou de représentation ne peut se retrouver en art : limité aux personnalité marquantes, a posteriori on en découvre. Seuls les idéaux picturaux devraient cependant être retenus. Le reste (la littérature), n’est que tentative d’interprétation des œuvres.
      Il ne s’agit, pour le peintre, que de la création de cet univers pictural répondant à ce que Riegl a appelé " vouloir artistique absolu" et Kandinsky "nécessité intérieure". Envisagée sous cet angle, la valeur du sujet est ,on le voit, considérablement diminuée, sans qu’on veuille, pour autant, néantiser celle d’une forme naturaliste.
      "... l'éternelle réponse qui revient sans cesse en art, la réponse que s'attire celui qui demande : 'Faut-il ?' Il n'y a pas de 'Il faut' en art. L'art est éternellement libre. L'art fuit devant les impératifs : comme le jour devant la nuit." écrivit Kandinsky (dans du "Spirituel en art") après avoir remarqué l’apparition, dans la peinture, de formes abstraites et posant le problème de l'acceptation ou du rejet de ces formes. Kandinsky peut-il être, pour ces textes, considéré comme plus sectaire que Delacroix qui, dans son journal, à la date du 23 janvier 1857, écrivait : "La peinture n’a pas toujours besoin d’un sujet."
      Faudra-t-il toujours que nous trouvions tout, dans la peinture, sauf elle-même ? Nos oeuvres contemporaines, plus proches de notre sensibilité, devraient logiquement. nous faire aimer et découvrir le génie des grands anciens. L'inverse, à ce qu’il semble, serait-il devenu une règle ? Le rempart de l’immobilisme, oui !
      Que resterait-il, cependant, si l’essence de la peinture n'était comprise dans son oeuvre même ? Nous proclamons bien haut l’excellence de la sensibilité humaine. D’aucuns voudraient juger toute oeuvre artistique selon des barèmes de sensibilité assez subjectifs pour faire les délices de quelques intellectuels effarouchés par l’analyse objective, cette honnêteté de l’esprit. C’est prêcher dans le désert ! Robots installés derrière des machines qui pensent et sentent, si l’on peut dire, à notre place, nous sommes incapables de mesurer la densité de sensibilité que contient une oeuvre d’art. Nous ne parlerions pas tant de sensibilité, si nous en avions quelque peu. Bien mieux, nous la bannissons, cette sensibilité, tout en la regrettant sincèrement peut-être. Libre, à chacun de la goûter ou non ! Nous la retrouvons, cependant, dans la plupart des travaux artisanaux : ce n’est pas une raison pour lui accorder la prépondérance dans le fait artistique. Le plus pompier des peintres, le plus platement figuratif a, certes, autant de chance de la trouver sur son chemin que le gentil Rousseau douanier, tandis qu'il remplissait ses formulaires administratifs. Ceux-ci seraient-ils aussi de l'art ?
      Rien ne nous empêche de la retrouver dans les œuvres modernes, d'ailleurs. Cette sensibilité n'a pas plus de rapport avec l'art que le plaisir qu'éprouve l'homme à imiter ce qui l'entoure. En toute époque, ce plaisir s'est fait jour dans les arts populaires, en marge des grandes œuvres. Quelque incapacité technique ou quelque impéritie aurait-elle empêché les créateurs des magnifiques fresques et bas-reliefs égyptiens d'atteindre à l'efficience réaliste du "scribe accroupi" ?
      Mais pourquoi me direz-vous, l’abstraction ?
      Parce qu’elle s’est trouvée être la seule forme capable d’assumer le "vouloir artistique", la seule capable de répondre à la "nécessité intérieure". Cette raison n’est-elle pas suffisante ?
      Et pourquoi le naturalisme plus que l’abstraction ?
      Parce qu’un infiniment petit morceau de l’histoire s’en réclame ? Seules la haute période grecque et la renaissance, dans les arts qui nous sont connus, répondent, en leur entièreté, aux besoins dictés par cette tendance. Tous les autres arts connus, me semble-t-il, même les grecs archaïques, les arts chinois et japonais, répondent en tout ou en partie à une tendance à l’abstraction. Si la notion de "plaisanterie" reprise au début de cet article, méritait quelque attention, il faudrait reconnaître qu’en effet, elle s’éternise impudemment. Que même les moments de lucidité furent très rares dans l’histoire de l’Humanité qu'est ce grand livre coloré de l’histoire de l’Art.
      Quand donc nous déciderons-nous à réviser l'échelle de nos valeurs et à traiter comme il se doit, au bénéfice de nos grands artistes, ces médiocres arrivistes qui gaspillent nombre de mètres carrés de toiles et de tubes de couleur… Je ne cite personne. 

       

       

      La Croix R., peintre et sculpteur. Atelier du pont-Avennes. B 4272. AVENNES : Rencontre avec les Jeunesses Musicales, Liège, mai 1983.
      UNE RENCONTRE AVEC LES J.M. est un événement agréable pour un peintre qui découvrit de nombreux musiciens parmi ses premiers amateurs.
      Parmi ceux-ci, nombreux furent ceux qui me firent confidence de n’avoir pas été, jusque là, sensibles à cet art aux moyens différents.
      La raison de ceci pourrait être, que le temps, la continuité du temps nécessaire à la ligne mélodique, exclut évidemment la fixation d’un espace tel que celui des arts plastiques.
      Ces derniers réclament en effet la concentration des moyens en une unité spatiale qui puisse être perçue sur l’instant.
      Cependant dès le début du siècle et après l’abandon de toute idée de représentation extérieure, les créateurs de l’abstraction réclamèrent pour leurs travaux une autonomie des moyens picturaux, identique à celle des moyens de la Musique.
      Le but ou le désir profond de cette démarche pourrait, entre autres, se trouver sous le titre "Du spirituel dans l’Art" de l’ouvrage consacré à ces recherches par Kandinsky. Lui-même issu de famille assez musicienne et lié d’amitié avec Arnold Schönberg.
      En ce qui me concerne, le révision de tous concepts ou réflexes qui surgissent dans l’élaboration d’une oeuvre plastique me fit bannir le sentiment - dit - esthétique, comme hypocrite façon de satisfactions personnelles. Ceci dirigea une évolution au sein de l’abstraction lyrique, vers la plus grande spontanéité du geste.
      La pratique de ce genre de réalisations directes nécessite - je simplifie - avant tout un contenu vécu. Soit la perception de doutes et d’émotions vécues jusqu’à l’indicible lors du temps qui sépare le dévoilement des différents travaux.
      Ceci sera seul capable d’assurer leurs validités, et d’éviter toute répétition abusive qui reste témoignage de non-conscience sinon d’expressions maniaques.
      Pour notre entrevue, il me fut spécialement demandé de proposer des oeuvres en papiers - collés.
      Il s’agit d’une technique qu’il m'arrive d’utiliser, parmi d’autres, suivant les nécessités du moment.
      Elle m’agrée en ce qu’elle met en déroute les fâcheuses perceptions de savoir-faire, et attire par ce biais l’attention sur l’infini du contenu signifié.
      Les fragments de papiers quelconques simplement collés dans l’émotion de l’oeil et des mains, sont ici utilisés comme des notes pour l’élaboration d’une symphonie ou d’une petite mélodie, pétrifiées.
      Après leur découverte, celles-ci me restent comme seules concrétisations d’espace et d’atmosphère, qui sont foncièrement nécessaires à ma sensation d’existence.
      L’étonnement est qu’elles puissent être parfois sensibles à quelques spectateurs, et le mystère, qu’en leur dévoilement de l’instant elles puissent prolonger leurs effets dans la continuité du temps.

       

       

      R. La Croix in catalogue La Pierre dans l'Art belge contemporain, Bruxelles, Atelier 340, 1983. Repris in catalogue des Avins, 1984.
      Parmi les poètes, desquels je me sens proche, François Jacqmin écrit dans "Saisons"
      Le silence est devenu matière.
      L’air a la dureté du noyau.
      Façonner une parole est une épreuve qui revient désormais au sculpteur.
      Il faut changer l’ordre de l’art là où le souffle se brise...

      Tout est en un. Un est en tout.
      Ici réside la difficulté de discourir équitablement sur soi.
      La difficulté du langage à s’établir sur son propre sujet.
      Comprenons que lui soit plus difficile encore l’interprétation du sens des arts plastiques, sujet éminemment autonome qui lui reste étranger.
      Contemplatif par nature ; soit ouvert au monde, peut-être même mystérieusement relié à sa genèse , c’est par une quête infinie et indéfinissable que l’artiste poursuit son travail :
      - Réponses aux questions du silence.
      - Recherche d’un espace réel ou d’une atmosphère enfin respirable.
      - Désir d’unification à l’âme inamovible enfouie au sein du monde. ..et des pierres millénaires !
      Problèmes d’artistes, peut-être (...?) mais dont la démarche fut entreprise dès l’apparition de l’homme.
      Les outils n’ont que peu changés. Les moyens sont identiques :
      - Respect de la matière.
      - Poursuite de la forme jusqu’à la rendre à la caresse.
      - Justesse des plans et lignes jusqu’à ce qu’ils s’évanouissent en l’objet d’un désir enfin concrétisé, pour un rien plus de clarté.
      "Le merveilleux, remarque Robert Ganzo avec lucidité, est qu’un peu de l’explication encore à l’ombre, un geste non encore innové, une forme en attente de sa prédilection, depuis le premier oeil s’ouvrant sur la terre, un sculpteur leur soit déjà voué."
      La désolation par ailleurs, semble être qu’avant l’acquiescement par un public auquel elle apportera satisfaction - sinon quelques confirmations ontologiques - toute oeuvre valable, donc nouvelle, hors des modes et de tout académisme, sera considérée comme hermétique. Ceci met l’auteur en situation périlleuse.
      La confiance en l’art et les certitudes quant à la résistance individuelle qu’il représente, sont pour lui les seules choses plus vraies que le dégoût devant la cruauté du spectacle proposé par les hommes. Qu’ils soient du passé ou contemporains, sans vouloir préjuger du futur. Plus vraies également pourquoi ne pas le dire, que la suffisance d’individus insensibles ou relativement ignares, courant à la perte générale pour la satisfaction de médiocres besoins personnels.
      Par delà les difficultés d’existence - parfois même la misère - le seul bonheur des créateurs reste l’éclair d’une découverte même minime.
      Seule lumière qui puisse éclairer leurs solitudes devant le monde et les choses.
      Permettez-moi si possible avec vous et en toute modestie, de les remercier.