Biographie

Formation :
Etudes supérieures en sculpture à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège. 

1983
Boursière de la Fondation Horlait-Dapsens en 83. 

1985
(30/03-17/04) Liège, Galerie L'A. Klenes Anne-Marie (avec Philippe Jadot).
PREMIERE EXPOSITION PERSONNELLE.

Depuis 85 à nos jours, enseigne le cours de volume espace à l’Académie des Beaux-Arts de Liège.

Co-organisatrice de la Galerie l'A, Liège.
* Plus discrète, plus "intériorisée" aussi, l'asbl L'A poursuit un cheminement qui tente d'allier tradition et modernité. Que l'on partage ou non cette volonté d'un "art du silence", davantage tourné vers les profondeurs - fussent-elles illusoires - de l'être, on doit reconnaître à cette galerie une conviction qui manque souvent ailleurs. Depuis cette saison, une nouvelle équipe, composée de jeunes artistes [ Marc Angeli, Anne-Marie Klenes, Francis Schmetz, Cécile Vandresse ], a repris le flambeau. Elle s'est d'emblée affirmée comme le prolongement de la voie déjà engagée, en organisant l'exposition "Lieu" dont l'optique minimale résumait assez bien l'idéologie défendue. Celle-ci n'a cependant rien d'un dogme et accepte avec souplesse, voire la contradiction. (René Debanterlé,  in Présence de l'Art contemporain, in Art et Culture, fév. 88)

1988
Boursière de la Fondation belge de la vocation.

Depuis 1998, membre de la Commission d’intégration des œuvres d’art  de la Communauté française..

1990
Distinguée au prix de la Jeune Peinture belge.

1992
Lauréate du concours restreint pour la création d'un monument commémoratif de la tragédie de et à Martelange. Commande d'une oeuvre monumentale.

1994
L’ardoisière de Martelange reçoit le Caïus mécénat culturel 1994 -Caïus de l’environnement pour l’oeuvre en schiste réalisée avec les ardoisières de Martelange et le CACLB

2002
(  /  -  /  ) Bertrix. Stage de sculpture « Le schiste ardoisier » avec le CACLB.

2003
Réalisation d’un Caïus pour la 15ème remise des prix du Mécénat Culturel des Caïus 2003 de la Fondation Prométhéa.
Stage de taille de la pierre , à l’ardoisière de la Morépire et dans son atelier à Prouvy.

2004
Stage de sculpture sur pierre avec le CACLB. Atelier Prouvy.

2005
(15/10-06/11) Membre du jury du 5e Prix de la Jeune Sculpture de la Communauté française de Belgique.

2006
(  /  -  /  ) Stage de gravure sur schiste ardoisier, La table d’écriture, avec le Centre culturel de Bertrix.

 

2006-2007, Mémoire réalisé par Catherine Balteau pour l’Université de Liège, Faculté de Philosophie et Lettres, Département des Sciences historiques.

 

Intégrations : 
- Martelange (B), stèles commémoratives en schiste ardoisier, 1992-1994.
- Bilsdorf (GDL), parc de la Haute Sûre, symposium international de sculpture, 1995.
- Vielsalm (B), parc communal, intégration pour une bibliothèque publique, 2000.
- Bertrix (B), avec le Centre culturel, parc Pierlot, intégration, en 2006.
- Houffalize (B), parc communal, Les portes des songes, Parcours des légendes, 2006.
- Salmchâteau (B), musée du Coticule, Les paraboles de schiste, en 2006.
- Intégration dans un jardin privé à Tilff (B), 2008.

Bibliographie texte et PDF

  • Texte de l'artiste, Interviews

    • - Extrait du catalogue de l’exposition de Varèse.
      La nature observée nous amène toujours aux formes premières.
      Vivre ses signes et ses forces et les donner à voir, à sentir et à toucher.
      Aller à l’essentiel est le cheminement qui nous rapproche le plus de notre nature.

      - Repris sur l'invitation de l'exposition avec Jean-Georges Massart. Tielt-Winge, Galerie H & 8 x 12, 2009..
      Choisir une pierre, c’est poser un regard et provoquer une rencontre avec l’indicible.
      Creuser une pierre, c’est accomplir un acte d’architecture, c’est parcourir ses entrailles et mettre en évidence le négatif de sa masse, et la notion d’espace interne.
      Adoucir sa surface, c’est révéler le grain et la sensualité de sa peau. Laisser pénétrer la lumière, c’est lui donner un rôle de modeleuse de la matière.
      Séparer une pierre, c’est multiplier ses potentialités de surface et donner à voir ses nombreux aspects.
      C’est révéler sa spatialité.

      Dans l’interstice de l’ombre, la lumière naît.

  • Texte de présentation

    • René Debanterlé in F.A.R., n°160, sept. - oct. 1986, p. 68.
      Anne-Marie Klenes qui présente une sculpture couchée, telle une amande de schiste, où les mouvements internes de la matière définissent une forme première ralliant la flèche à la flamme et la langue à la baie, en l'ondulation pérenne de la pierre.

      - René Debanterlé in Plus Moins Zéro, n° 50, Bruxelles, juin 1988, p. 135.
      Lorsque, par l'opération de l'art, quelque matière devient sculpture, son destin s'allie définitivement à celui de l'homme et ne prend véritablement sens qu'en taisant un peu sa substance pour mieux servir la forme déléguée au regard et, à travers lui, à la perception entière.
      Il est toutefois une occasion au moins où cet effacement de la substance au profit de l'intention expressive s'atténue: quand la signification de la sculpture veut rejoindre celle de la matière mise en oeuvre et s'y confondre. Dans ce cas précis, le rapport s'inverse et c'est plutôt la forme qui sert la substance. Un tel renversement de l'attitude artistique place le sculpteur aux confins de l'illusion et de la vérité - s'il en est -, puisqu'il le confronte directement avec la nuit de la matière, ses écritures obscures et ses valeurs possibles cryptées ou objectives.
      C'est là un peu l'expérience que tente Anne-Marie Klenes: évoquer la matière par elle-même, lui insuffler discrètement la forme qui la révèle davantage à notre sensibilité et à notre acceptation.
      Pour aboutir, cette volonté de manifestation du réel exige beaucoup de rigueur, de concentration, d'attention surtout. Elle nécessite d'abord un sentiment d'accordement avec le monde; disons le mort: un amour.
      Dans cette perspective, chaque substance s'avère comme un être, avec son poids d'existence, son goût spécifique et irréductible, son grain, sa densité, ses expressions, sa façon de se développer dans la lumière, d'y demeurer mystère et évidence. Chacune oppose une résistance personnelle - stratigraphiée ou massive - ou se donne plus malléable, plus ductile et, dès lors, détermine des gestes singuliers, une approche particulière, un travail différent.
      Ainsi le plomb ou la cire, par leur liquidité qui demande d'être conduite, cèdent plus à la pensée organisatrice que le granit ou le schiste, dont le caractère est davantage structuré.
      Quoiqu'il en soit, le matériau, du moment qu'il est choisi - et ce choix est essentiel -, dicte en partie l'oeuvre à venir.
      En cela, on peut lui reconnaître une âme, c'est-à-dire un point de réalisation optimale où sa nature transitoire atteint une manière de plénitude. Aller dans le bon sens équivaudra, donc pour le sculpteur, à faire participer toute son oeuvre de cette âme.
      On ne s'étonnera pas que les formes produites dans le climat d'une telle démarche prennent un cachet un peu hors du temps. Visant d'abord la justesse quant à leur matière, elles cherchent moins à innover qu'à approcher une certaine origine. On ne sera pas surpris non plus du fait qu'elles ne possèdent pas l'immédiateté de l'art minimal car, relevant d'une intuition lentement mûrie, elles en conservent tout le secret et la patience à éclore.
      Une part de l'art minimal, en effet, place souvent l'objet en dehors de l'homme, en un lieu prétendument désinvesti et concret où il abolit sa différence (industrialisé, répétitif, ...) pour se maintenir dans la vacance de toute intention. Au contraire, les sculptures d'Anne-Marie Klenes interpellent l'humain en tant qu'être spirituel, l'éveillent à la sensualité et l'émeuvent pour le faire pénétrer plus avant dans la compréhension des éléments.

      La matière pourtant, quelque soit la sympathie où on la tienne, ne peut se donner seule et sans intervention; toujours elle déborde d'elle-même et, pour apparaître, doit revêtir une configuration déterminée.
      C'est là que se joue véritablement la création; savoir quel acte, quel débitage, quel modèle favorisera au mieux un certain aboutissement.
      Chez Anne-Marie Klenes, deux thèmes semblent générer implicitement l'oeuvre: l'outil et le paysage, soit deux manières de vivre les éléments physiques par leur instrumentalisation familière et par leur amplification cosmique. Ces thèmes pourraient résumer à eux seuls toute la dialectique de l'art, s'ils étaient considérés comme images (opposition entre l'instrument et le modèle). En fait, ils se rejoignent plutôt et renvoient tous deux à l'idée de la ruralité, au souvenir de l'Ardenne.
      Ces références sont d'ailleurs tacites. Si elles importent en tant que ferment d'inspiration ou motif d'impulsion, elles s'estompent au cours des séances de sculptures devant les problèmes plus spécifiquement plastiques. Simplement, il en restera un peu de la rugosité des meules, de la massivité des abreuvoirs, de la tension des collines, de la gravité des terres de labour.
      Le corps humain se devine aussi dans quelques pièces, juste suggéré par une proportion ou une pesanteur similaires, un même redressement dans l'air. Il interroge le spectateur comme un double, auquel nul ne peut s'identifier mais que chacun ressent physiquement comme une dimension personnelle exprimée dans l'espace.
      Plus que des figures ou des leurres, plus que des représentations, les sculptures d'Anne-Marie Klenes agissent comme autant de qualités manifestées, mêlant les virtualités sensibles du matériau aux vertus de l'objet, du paysage et de l'homme. Au fond l'oeuvre est un peu tout cela à la fois. Les essence mélangées qu'elle distille sont indissociables et, de ce fait, inanalysables sinon à la lumière de l'impression heureuse que l'on en garde en soi.
      Cette générosité, tout ensemble et retenue, n'ignore pas pour autant l'expérimentation ni la problématique contemporaine. Engagée dans le sensible, elle s'y rattache mais sans théorie et sonde les notions fondamentales de la sculpture moderne comme l'efficience du vide, l'expansion de la masse, l'équilibre du volume, le positionnement dans le local, l'avancée, le retrait ou l'appui de la forme, la disposition environnementale, etc.
      C'est par l'opposition pacifique que cette recherche strictement abstraite est menée: incrustation de matières liquéfiables - telles le plomb ou la cire, qui conservent les empreintes de la spatule et de la main - dans un matériau rocheux - que seule la taille entame, révélation réciproque du plein et de l'absence, comparaison de différents types de pesanteur ou intervention géométrique dans l'organique d'un tronc d'arbre, par exemple.
      Contrairement à nombre d'artistes actuels, toutes ces manipulations de la matière ne sont, chez Anne-Marie Klenes, que des moyens expressifs et non le terme de l'oeuvre. Leur office est de préciser un contenu innommable et cependant tout entier devant nous, réservé dans la pierre, la barre d'acier ou l'échelle de cire. Sans socle, ces sculptures reposent leur silence sur le sol. Leur abstraction organique témoigne d'une attitude optimiste: une spiritualité sans images autres que celles propres au monde.

      Laurence Louis, Anne-Marie Klenes, Au fil du schiste, in +-0 n° 60-61, mars – avril 91.
      Le bruit rythmé du burin vient de s'arrêter, une fine poussière noire envahit encore la pièce… La porte de l'atelier s'est ouverte sur des sculptures très présentes dans leur immobilité.
      La pierre semble encore proche de l'état brut comme livrée dans sa réalité intrinsèque. Sa structure stratigraphique, sorte d'écho lointain aux plissements de la terre, fascine Anne-Marie Klenes. Son travail actuel paraît une interrogation incessante sur le schiste. Elle en révèle la nature la plus profonde, en fait renaître la vie intérieure. Elle ressent la nécessité d'être à l'écoute de la pierre, de rester constamment dans un état de disponibilité, d'ouverture à l'élément rocheux qu'elle a devant elle. Dans une concentration extrême, elle parvient à véritablement communier avec le fil du schiste, à suivre le sens de son écriture interne sans vouloir en forcer la nature.
      Cette relation très intense existe déjà au moment où elle opère les choix de blocs dans la carrière. Il importe qu'elle se sente en harmonie avec la densité, le clivage et les proportions de ceux qu'elle emportera. Le type d'investigations qu'elle tente, infléchit sa sélection dans un certain sens. Toute réflexion inhérente à son travail débute donc dès la conquête du matériau.
      Vivre la pierre, méditer sur elle à l'endroit même dont elle est issue représente une expérience forte et essentielle qui constitue sans doute la première tentative d'écoute. Ce retour à la fois physique et intérieur au lieu d'origine du schiste se conjugue d'un voyage au pays d'enfance de l'artiste au cœur même des Ardennes. Il s'agit sans doute là d'un double ressourcement !
      Elle emporte des fragments de sa terre, fragments qui deviendront des pièces autonomes après son intervention. Quel cheminement que celui de ses schistes retirés de leur milieu naturel et engagés vers des voies inconnues… Cependant, une seule obsession poursuit sans cesse le sculpteur: préserver l'énergie propre qu'elle pressent dans chacune de ses pierres.
      Le travail en atelier est lent et méditatif: Anne-Marie Klenes intervient sur le bloc de schiste après une longue maturation. Dans une sorte de maîtrise intérieur, elle va tenter à tout moment de maintenir un juste équilibre – lieu particulièrement fragile – entre le fait de dominer la nature et celui de s'y soumettre. Elle conservera le clivage d'une pierre mais redressera la courbe d'un côté pour en renforcer la tension.
      Selon une discipline personnelle, l'artiste s'efforce de ne jamais répéter les gestes acquis au cours du travail précédent. Lorsqu'elle amorce un dialogue secret avec une pierre elle ressent la nécessité de revenir à un point zéro comme si elle l'abordait pour la première fois.
      L'expérience se révèle unique, même si certaines préoccupations sont récurrentes, le sens des interrogations diffère d'œuvre en œuvre. Chaque sculpture récente est le fruit d'un cheminement de pensée particulier réalisé en fonction de la structure initiale du bloc de schiste et du dialogue que l'artiste sent pouvoir entamer avec lui.
      Ainsi, elle insuffle plus de tension et de force à un bloc qui présentait une légère torsion originelle en rectifiant une courbe et en le dressant contre le mur. Tandis qu'à partir d'une pierre qui rappelle la première par ses dimensions et son clivage, sa recherche s'est axée sur des rapports entre les inclinaisons des côtés. Ces rapports se ressentent d'autant plus que le schiste prend appui au sol. Un tout autre questionnement porte le sculpteur à scander les surfaces d'un bloc presque cubique de petits coups consécutifs révélant la rugosité noirâtre su schiste.
      Cette petite pierre qui se concentre sur elle-même constitue le seul élément stable de l'ensemble des sculptures. Il semble compenser les sensations d'instabilité, de mouvement et de dynamisme créées par les obliques et les inclinaisons qui animent toutes les autres œuvres. Le rapport entre la montée et la chute est, en effet, une préoccupation qui sous-tend tout le travail d'Anne-Marie Klenes. Les côtés inclinés évoquent en elle la sensation qu'elle peut éprouver sur un chemin de montagne prise entre une paroi presque verticale et le vide d'un précipice.
      Sans souci de respecter l'aspect monolithique de ses pierres paraît essentiel dans sa démarche actuelle. Elle ne sculpte pas la masse du bloc pour traduire un signe quelconque, elle en révèle la densité, la forme primordiale, la matière et la structure.
      Ses pierres s'appréhendent physiquement, le corps du spectateur dialogue avec le corps des pierres. Un rapport anthopomorphique se tisse entre les deux. De plus, la disposition des sculptures dans le lieu conditionne leur approche. La poutre au sol peut impliquer un déplacement longitudinal, la pierre levée fait écho à la verticalité de l'homme et du schiste accroché au niveau du regard modifie la perception habituelle d'une œuvre traditionnelle. La présence des travaux au sol et au mur témoigne du besoin d'occuper entièrement l'espace. La courbure d'un schiste, l'inclinaison d'un bloc, le réseau très dense des strates, le bruit des surfaces accidentées, le silence impressionnant des pierres suscitent une sensation de vibration sourde, d'intensité extrême.
      Les sculptures interpellent l'homme dans leur tension première. Le travail d'Anne-Marie Klenes refuse toute forme d'esthétisme, il quitte le signe et tend de plus en plus vers l'essentiel, le primordial. L'artiste traduit dans la pierre le rapport qu'elle sollicite avec elle. Il devient insignifiant.

      Bernard Marcadé. Extrait du catalogue Michel Mouffe, Anne-Marie Klenes au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris en 1993.
      Les sculptures de Anne-Marie Klenes possèdent les qualités de vérité et d’ambiguïté que leur offre le matériau choisi : le schiste. A leur approche on ne sait pas si c’est du bois, du métal ou de la pierre. Ce matériau participe à la fois de la pérennité des roches et de la précarité des choses. Rien de plus fragile en effet que cette pierre susceptible à tout moment de se rompre ; rien de plus indomptable que ce matériau qui ne supporte pas qu’on le prenne à contre-sens. Le schiste en effet ne peut être maltraité. On ne lutte pas avec le schiste, on se laisse guider par lui, on se laisse parter par son organisation interne, par le moindre de ses replis. Le schiste est une pierre subtile qui se mérite plutôt qu’elle ne se conquiert. On ne peut être que dans la complicité du schiste, jamais contre lui ; en ce sens il se distingure radicalement du marbre et du granit. Les sculptures d’Anne-Marie Klenes, de la même manière, allient la gravité à la fragilité. A l’horizontalité et à la verticalité de leur situation dans l’espace s’oppose le caractère oblique du sens de la pierre. Il y a de la sévérité dans ces œuvres, une manière d’être là dans la solitude d’une présence implacaable, en même temps que s’irradie d’elles une forme de délicatesse. Ces œuvres s’imposent sans en imposer au regard. C’est pourquoi, on peut direque son art procède du sacré mais que ce sacré n’est jamais accablant.

      - Pierre Olivier Rollin, texte de l'exposition d'Anne-Marie Klenes au Mamac en 1999. (repris sur le feuillet de présentation de l'exposition à la Maison Renaissance de l'Emulation en septembre 2004).
      Anne-Marie Klenes : L’équilibre des Tensions.
      C’est au coeur de l’interstice étroit entre la beauté naturelle de la pierre et le désir irrépressible de l’intervention artistique que prend sa source le travail sculptural d’Anne-Marie Klenes. Equilibre subtil et délicat entre la matière brute et l’acte de sculpture, entre le plaisir de voir et le besoin de faire, entre la contemplation passive et la détermination active, entre la fascination pour l’état des choses et la nécessité de donner libre cours à l’inventivité.
      A l’origine donc, il y a les matières et leurs vérités intrinsèques. Anne-Marie Klenes s’intéresse d’abord au plomb, à la cire, au bois, à la pierre. Comme les minerais, le bois porte en lui les traces de son histoire : noeuds, veines, courbatures, stigmates, etc. (Il n’est pas un hasard que l’on recourt à la dendrochronologie). Avec la ferveur passionnée d’un déchiffreur de mystères, le sculpteur s’attelle à saisir les signes des récits intimes qui composent les matières naturelles. Anne-Marie Klenes choisit d’en souligner certains moments, d’en amoindrir d’autres. Il ne s’agit pas d’imposer au matériau une formulation qui lui soit extérieure, mais de libérer ce qu’il contient, de permettre l’expression plus juste de ses potentialités. La sculpture autoritaire de jadis, que Michel Leiris a réduit à une expression spontanée "Luxe, dure-t-elle pour assurer culte et survie ? ", a cédé à une approche sensible de la matière. L’acte sculptural se fonde désormais sur une recherche d’équilibre entre les impulsions contraires.
      Progressivement, Anne-Marie Klenes va orienter son travail vers le schiste des Ardennes belges. Particulièrement répandu dans le sud du pays, le schiste est une roche d’aspect feuilleté, plutôt dur, mais très fissible. La racine grecque skhizein , "fendre", devenue en latin schisto , "qui se sépare", "qui se divise", atteste cette caractéristique à valeur générique. Pour l’artiste, elle est synonyme d’une multiplication des surfaces de lecture, de la découverte d’un immense territoire d’exploration, d’un champ d’intervention illimité que parcourt d’abord le regard. L’oeil fixe longuement les strates de schiste déchiquetées, mais il n’est pas seul à décider. Le choix de la pierre passe par une appréhension physique et émotionnelle de son contexte originel. Anne-Marie Klenes arpente la carrière, déplace les blocs, palpe les ardoises, choisit, se rétracte, revient sur ses décisions, avant de porter son choix.
      Les fragments arrachés retiennent .alors toute son attention. Elle éprouve leur forme, tantôt pour accroître leurs potentialités visuelles, tantôt pour permettre l’émergence .je signes à peine esquissés, tantôt pour leur dessiner un contour inspiré par un projet initial en perpétuel développement. L’impulsion créatrice n’est en effet pas rigide, elle autorise des transformations, requiert des tâtonnements et des balbutiements incertains, écoute les accidents. La morphologie décantée, l’artiste éprouve alors la surface, sans qu’il ne s’agisse de deux étapes réellement distinctes, à l’ordonnance rigoureusement chronologique. Entre le travail sur l’épiderme de la pierre et la recherche de sa configuration générale, l’échange est permanent: les gestes fondateurs procèdent d’une même inspiration créatrice.
      C’est sur les surfaces de l’ardoise qu’Anne-Marie Klenes répand cette écriture sculptée, caractéristique de son travail depuis plusieurs années. Cette écriture révèle un récit intimé, né de la rencontre de l’émotion gestuelle et des aspérités naturelles de la matière. Parfois l’incision est réduite à un effleurement de la surface, parfois il s’agit d’entailler profondément le bloc, parfois encore, ce sont de fines ardoises qu’il convient de découper pour les assembler en une construction gracile. L’outil s’accommode des textures du schiste, il les amplifie, les magnifie. En d’autres occasions, il s’en distingue, cherche à les modeler, ou si ce n’est possible, à les infléchir dans une direction voulue. Traces légères de polissage et incisions plus appuyées font émerger de cette - matière sombre une gamme d’émotions variées.
      Au fil des possibilités d’expositions qui se sont offertes à elle et à mesure que se développait en s’approfondissant son travail, Anne-Marie Klenes a été amenée à réfléchir aux possibilités d’une "écriture spatiale" de ses sculptures. Certes, les oeuvres sont autonomes et elles "tiennent" indépendamment du contexte où elles sont exposées. Mais il est arrivé que l’artiste réfléchisse à des possibilités de scénographie, afin de présenter, en un même dispositif, plusieurs oeuvres différentes. Dans le voisinage l’une de l’autre, les pièces se répondent et dialoguent entre elles. La proximité amplifie leurs possibilités individuelles et libère des potentialités communes, jusqu’alors laissées latentes. Les sculptures dessinent dans l’espace une nouvelle "écriture spatiale". Chacune d’elles apparaît comme un signe graphique qui scande l’espace blanc et fait écho aux inflexions des autres. Les écritures de surface ne disparaissent pas pour autant. Elles se réservent pour une seconde étape de lecture, plus concentrée et plus intime.
      La disposition spatiale des oeuvres créé une atmosphère émotionnelle particulière. Elle suscite l’éveil d’une sensibilité à l’environnement global. A l’espace d’exposition bien défini, se substitue progressivement l’impression d’une ample gestuelle graphique. L’appréhension séparée de chacune des sculptures concentre ensuite l’attention, focalise les regards sur les fourmillements des surfaces incisées. Se tressent alors des liens secrets, des émergences tactiles, des rapprochements visuels. Les récits des pierres s’interpénètrent insidieusement et se confondent, comme si chaque oeuvre était à la fois le fragment d’une écriture monumentale, et condensait sur sa surface la totalité de cette écriture.
      En phase avec un courant d’idées qui a émergé durant les années quatre-vingts pour se répandre durant la décennie suivante, Anne-Marie Klenes a parfois pris en compte certaines données propres aux lieux d’expositions, pour amplifier la force visuelle et émotionnelle de ses oeuvres. Ainsi, à Bilsdorf, au Grand- Duché, dans le cadre de Luxembourg, Capitale Européenne de la Culture, elle a conçu un impressionnant ensemble monumental, dans les campagnes où de grandes stèles plates découpaient un espace imaginaire (L'œuvre a toutefois fait l'objet d'actes de vandalisme et doit être prochainement restaurée). Le site s’enrichissait d’une intervention humaine, certes discrète et respectueuse, mais immédiatement perceptible. Anne-Marie Klenes accorde ainsi son travail de la pierre à l’ensemble du lieu. Son travail sculptural et ses interventions environnementales participent du même équilibre subtil entre le respect des qualités intrinsèques des matières originelles et la nécessité de l’intervention artistique qui les magnifie.
      Cette réflexion in situ a culminé lorsque l’artiste a été invitée, lors de l’été 2003, à intervenir dans les galeries de l’ancienne ardoisière du domaine de la Morépire, près d’Herbeumont. Le sculpteur opérait alors au coeur même de son matériau de prédilection et sa réflexion sur l’espace s’est confondue avec celle qu’elle porte sur la matière. Respectueuse face à l’ensemble du site comme devant un bloc de schiste arraché à la carrière, Anne-Marie Klenes a posé quelques gestes mesurés, discrets et éphémères. Une oeuvre où se condense son travail sur l’espace et sur les pierres. Réfléchir à la manière d’intervenir dans l’espace revenait à s’interroger sur les possibilités d’un travail sur les matières. Le résultat fut à la mesure du site : quelques mots gravés sur des ardoises ouvraient un itinéraire balisé d’interventions réduites mais marquantes. Parfois elles soulignaient un mouvement de force, parfois elles amplifiaient une courbe naturelle de la galerie, parfois elles ponctuaient une cavité. Les gestes accordaient leurs respirations poétiques aux battements émotifs que génère le silence de cet ancien site industriel.
      Si la réflexion spatiale a amené Anne-Marie Klenes à des interventions sur des lieux de plus en plus monumentaux, son travail d’incisions sur les épidermes de l’ardoise n’a pas été négligé pour autant. Au contraire, les surfaces libérées par le clivage l’ont reconduite à une bifurcation de jeunesse, quand elle avait dû choisir entre la sculpture et la peinture. Depuis quelques temps, l’artiste oriente en effet son travail vers l’agencement d’ardoises clivées, que des traits gravés viennent unifier. Souvent, une ligne rejoint ou amplifie le mouvement naturel dessiné par l’alignement des ardoises. Si le travail sculptural burinait jadis les surfaces, au point d’évoquer les contorsions d’une écriture, il s’apparente cette fois, par sa pureté linéaire, au dessin géométrique, conciliant simplicité et intensité extrême. De surcroît, Anne-Marie Klenes choisit parfois ses ardoises en fonction de leurs teintes. La dominante sombre cède, de temps à autres, à des nuances d’ocre et de brun clair. Les colorations naturelles des ardoises clivées nourrissent la réflexion de nouvelles préoccupations picturales. Ces oeuvres concilient les recherches sculpturales et les préoccupations spatiales avec des travaux plus anciens, où l’artiste imposait à de fines ardoises une découpe géométrique sobre avant de les disposer au mur, comme des tableaux peints...

      Du traitement des surfaces clivées aux préoccupations picturales proposées par les nuances chromatiques des ardoises, l'oeuvre d’Anne-Marie Klenes ne cesse de se répandre en spirale. Son travail se prolonge sur les nouvelles possibilités offertes par son développement. mais ne cesse jamais de revenir vers les champs délaissés par les orientations antérieures. Comme chacune des sculptures prises individuellement. l’ensemble de l’oeuvre d’Anne-Marie Klenes se construit sur une recherche permanente d’équilibre entre les tensions divergentes qui l’animent.

      Pierre Olivier Rollin. Anne-Marie Klenes, Écriture sculpturale in L'Art Même n° 4, 3e trimestre 1999, p.12. (compte rendu de l'expo. à la Morépire).
      Bien qu’ancrée par sa matérialité même dans des réalités régionales m ultiples (géologie, histoire,...), l’oeuvre d’Anne-Marie Klenes s’en écarte pour glisser vers une forme d’écriture personnelle dont le schiste ardennais est l’unique lexique. Qu’il s’agisse de sculptures importantes ou d’interventions plus discrètes sur des blocs de petit format, voire d’assemblages de frêles ardoises, cette écriture livre un récit ouvert, à la jonction de l’émotion gestuelle et des aspérités de la pierre. Tantôt l’outil épouse les textures du schiste, les amplifie, les magnifie, tantôt il s’en distingue, cherche à les modeler ou, si ce n’est pas possible, à les infléchir dans une direction nouvelle, à leur imposer ses stigmates. Traces légères de polissage et incisions davantage appuyées déclinent les potentialités émotionnelles de ce sombre matériau qui exige une appréhension lente et silencieuse. La spatialisation des oeuvres relève ensuite d’une réécriture de leurs qualités en tant que signes plastiques et s’entend chaque fois comme une nouvelle opportunité d’interprétation. L'oeuvre s’impose comme un geste de calligraphie sculpturale dans l’espace des lieux, fussent-ils aussi différents que le Mamac et l’ancienne Ardoisière

      Pierre-Olivier Rollin, "Hors temps : les nouvelles recherches d’Anne-Marie Klenes", petit catalogue des Brasseurs (expo. 23/5-22/6/2001) repris in Par défaut. Etats d'un collectif sans parentés, éd. Brasseurs / Yellow, 2003, p. 106-108.
      De toutes les métaphores explicatives de l’écoulement du temps, celle qui use des juxtapositions de strates indéfinies est l’une des plus répandues. Probablement, parce qu’elle trouve des équivalents concrets dans notre univers physique le plus immédiat. Qu’il s’agisse des strates géologiques qui contribuent à la datation, à l’échelle humaine, de la Terre; des alluvions qui épaississent le lit des rivières ; ou des anneaux de croissance des arbres, tous enrichissent l’idée d’une accumulation répétitive de traces dont l’épaisseur atteste l’ordonnance régulière, Le désir d’opérer entre ces interstices matériels qui témoignent de l’écoulement inexorable du temps, peut-être pour mieux s’en extraire et le suspendre, apparaît de façon récurrente, quoique cette fois de manière plus appuyée, dans les travaux d’Anne-Marie Klenes.
      Dès ses premières recherches, se dessinait l’envie d’extraire des matières naturelles 'le bois et la pierre, mais aussi, déjà, le plomb et la cire les récits mystérieux de leurs vies secrètes. Le travail du schiste, matière clivable par excellence qui retient son  attention depuis plusieurs années, participe de la même préoccupation : s’inscrire au coeur d’un espace hors du temps,
      Les travaux présentés cette fois aux Brasseurs, espace d’exposition plutôt propice aux recherches, accentuent cette quête d’éternité ; quête certes illusoire mais d’autant plus belle et plus touchante, L’éternité n’est-elle pas autre chose qu’un état hors du temps ? Tandis qu’elle creuse le centre même d’un bloc monumental, à la manière d’un sourcier à la recherche de l’eau originelle de l’ét3t initial, celui d’avant le début du temps, Anne-Marie Klenes balise l’espace d’exposition de lucarnes ouvertes, alternativement vers le mur et vers le centre, Manière d’organiser l’espace sur un mode régulier, le balisage est aussi une organisation temporelle qui rythme l’écoulement et assure la répétition, Le retour au point de départ ne signifie plus l’échec et l’inutilité, mais devient synonyme d’effacement et de nouvelle liberté. Est-ce pour cela que les ardoises soeurs de celles qui jadis recevaient le labeur quotidien et éphémère de l’écolier témoignent du développement du travail du sculpteur ? Comme s’il s’agissait d’en conserver la trace et de promettre l’espoir d’y revenir ? Par la pensée ou l’imagination, Quelle autre matière que la cire blanche, légèrement apposée sur la surface d'ardoises, peut offrir la possibilité de voir en elle-même, sans avoir l’indécence d’exhiber de manière outrancière ? Diaphane et confuse comme la mémoire, elle laisse poindre des formes allusives, des textures incertaines, des couleurs indéfinies et changeantes, modulées par les variations de la lumière ambiante. Entre la transparence froide du verre et l’opacité profonde du schiste, la cire confère aux silhouettes qu’elle contient un caractère d’épiphanie. Apparitions fugaces, à l'origine incertaine et aux développements mystérieux, ces formes ont la versatilité des souvenirs; ces fantômes incertains du passé qui peuplent le présent et, se mélangeant inextricablement à l’imagination, parviennent à miraculeusement inverser le cours du temps, En surface, les ardoises couvertes de cire naturelle plus épaisse et colorée composent une partition chromatique qui se répand sur le mur, avec les impulsions lumineuses comme structure de modulation. Absorbant les flux lumineux pour les renvoyer vers l’extérieur, les cires recomposent des doubles. inversés des aspérités de surface... Comme si chaque strate de schiste était dédoublée et avec elle, sa valeur temporelle. Le "double" de cire épaissit le temps et semble multiplier à l'infini sa durée ; un peu comme le "double" de l’orgueilleuse cité de Numance qu’érige le général romain, Cornelius Scipion Emilien, autour de la ville, dans la nouvelle de Carlos Fuentes, la place hors du temps et l’affame. L’instant où se rencontrent l’original et son. double. est fragile et mystérieux, peut-être funeste, disent les légendes et vieilles histoires: il ne peut se produire dans l’écoulement " naturel" du temps ; il doit être "ailleurs", hors du temps, pour accomplir ses potentialités.
      Quant au plomb qui recouvre d’autres ardoises, il semble garder en mémoire toutes les inflexions, toutes les griffures, toutes les torsions qu’il a pu connaître depuis sa fusion. Ses surfaces et son corps sont de stupéfiantes mémoires auxquelles rien n’échappe. Les moindres aspérités, les vagues plis et dessins creusés dans le schiste deviennent les matrices d’empreintes qui, parfois, se laissent deviner à la surface. Le plomb absorbe toute activité jusqu’à ce qu’il soit entièrement saturé, au point de ne plus être lui-même. Il est alors temps de le refondre, d'effacer cette mémoire trop pleine chargée d’histoires et de temps . écoulé... Il est alors possible de recommencer, de repartir à zéro, d’effacer le temps.

      Les chroniques de Françoise Bernardi. La Lettre Mensuelle, Juin  2001 : Anne-Marie Klenes : "Temps", aux Brasseurs à Liège.
      Dans le cadre de son cycle d’expositions Par défaut, le Centre d’Art contemporain Les Brasseurs expose actuellement les récentes créations d’Anne-Marie Klenes (Vielsam, 1957) qui sont une réflexion sur le temps.  De la cave au grenier, il y a une interaction, un dialogue qui se crée entre les oeuvres et le lieu à partir duquel l’artiste a travaillé.  La thématique du temps se situe à plusieurs stades dans le travail d’Anne-Marie Klenes. On le retrouve tout d’abord dans les matériaux ici privilégiés par l’artiste : l’ardoise, roche stratifiée lentement constituée et la paraffine. Le temps est fatalement présent dans la création, dans la maturation du travail. Si la pierre nécessite un exercice plus physique et lent, la paraffine offre à Anne-Marie Klenes une plus grande souplesse dans le travail. Cette matière plus malléable se soumet assez facilement aux désirs de l’artiste. La notion de durée intervient aussi dans le passage de l’état liquide à l’état solide de la paraffine. Et finalement, l’exposition n’est qu’un événement éphémère, elle sera démontée pour faire place à une autre.  Au sous-sol, elle joue avec le dallage de la salle où sont coulés des pavés de paraffine. On retrouve le contraste entre le blanc et le noir comme dans un jeu d’échec mais sans la même régularité. Anne-Marie Klenes joue sur les contrastes entre le durable du dallage cimenté et l’éphémère des pavés de paraffine coulée à même le sol. Ces formes posées sur le sol, ne sont pas fixées, le temps va faire place au travail d’un autre artiste et peut-être une autre installation. Cette pièce permet à l’artiste de théâtraliser son œuvre. Sans fenêtre, cet espace confiné, dans lequel on ne peut pas déambuler, lui permet d’établir un jeu de lumière à l’aide de quelques spots.
      Sur tout un pan de mur sont apposées, les unes à côté des autres, des ardoises rectangulaires recouvertes d’une fine pellicule de paraffine.  Toutes se présentent de façon très différentes, si la démarche de l’artiste est volontaire et pensée, le résultat laisse un large place au hasard, l’artiste ne pouvant maîtriser la disposition des bulles d’air lors du passage de la paraffine à l’état solide. La translucidité de la cire laisse les ardoises en partie apparentes. Celles-ci ne sont donc pas présentées de façon brutes, la paraffine leur offre un voile protecteur, comme un vernis.
      Anne-Marie Klenes a également choisi d’enserrer ses ardoises dans un carcan de paraffine. La cire blanche sert de cadre ou de noyau de protection à l’ardoise. Et encore une fois c’est toute la dualité de ces matières qui est mise en perspective par cet agencement (noir / blanc, éphémère / durable, solide / liquide, transparent / opaque).  Au premier étage, on retrouve, toujours les mêmes matériaux dans un travail sur l’horizontalité, l’agencement vertical ou en damier. La ligne est importante dans les créations de Anne-Marie Klenes, elle structure et met en ordre ses matériaux. Les murs blancs des Brasseurs sont habillés selon une rigueur géométrique par ces petits carrés de paraffine colorée.  L’artiste semble nous inviter à une lecture, elle nous propose un parcours à suivre. De ces murs, on passe au centre de la salle où des grandes dalles de schiste sont posées à même le sol et semblent graviter autour d’un des colonnes de la pièce. Sur ces pierres sont gravés des mots (écume, mémoire, veine, écho, lame et trace). Ils se réfèrent directement aux matières qu’elle utilise, et de façon beaucoup moins restrictive, on peut y voir des clés de lecture de son art.  Le grenier offre deux montages impressionnants. En effet l’artiste a assemblé, monté une série d’ardoises, elles sont posées, empilées les unes sur les autres. Elles forment ainsi deux vagues solides et immobiles placées l’une en face de l’autre. Ces deux empilements semblent défier les forces naturelles. Le temps semble suspendu, arrêté mais ces ardoises empilées vont tôt ou tard s’effondrer comme un jeu de cartes. Anne-Marie Klenes nous propose cet instant qui précède une catastrophe.  Cette exposition traduit encore une fois l’adéquation entre une personnalité et un lieu. Les Brasseurs offrent surtout un espace de réflexion à l’artiste qui n’a d’autres choix que de se plier à cette structure si particulière. Ce Centre d’Art Contemporain est véritablement habité par les artistes qui y exposent et qui s’approprient au mieux ces lieux.

      L’artiste propose un discours mitigé sur le temps, notion directement liée à la vie et qui agit sur tout élément. Mais cette idée échappe à l’homme, il ne peut pas en avoir le contrôle. Les propriétés de chacune de ces matières viennent soutenir le discours d’Anne-Marie Klenes qui aborde également le problème de la perception. L’ardoise et la paraffine ne sont pas travaillées en opposition mais plutôt dans une tentative de cohésion. (Copyright © 2001 Mémoires et Françoise Bernardi. Les auteurs et / ou la galerie pour les photos. Tous droits réservés.)

      - Magali Parmentier in Catalogue La Pierre, dialogue et métamorphoses. Namur, juin 2001.
      - in introduction:
      Anne-Marie Klenes aborde essentiellement le schiste en limitant ses interventions. Témoins de ce dialogue entre l'artiste et la matière, les blocs ou plaques sélectionnées directement dans les carrières ardennaises guident chacun de ses gestes – du trait ou des lettres gravées à la taille et la mise en place dans le lieu. Les interventions de la Morépire en juillet 1999, renvoient au sol dont elles sont issues, à la terre et aux strates millénaires qui la compose.
      - Notice:
      Arpentant les carrières, Anne-Marie Klenes recherche et sélectionne des variétés de schistes allant de l'ardoisière de la région de Martelange ou d'Herbeumont à celui de la région d'Otrée. Elle en apprécie les strates l'aspect feuilleté à nul autre pareil et détermine l'épaisseur à conserver. D'un bloc massif et trapu, elle gardera l'aspect et taillera ses côtés; d'une série de fines tranches monolithiques, elle fera un mur de pierres dressées qui se présente au spectateur à la manière d'un miroir; un ensemble de plaques clivées, elle le dispose sur le sol ou à même le mur et accentue leur relation par un trait gravé et dessiné. Chaque pièce détermine la nature et l'importance de l'intervention et se voit avancé dans ses particularités – sa robustesse ou le relief de sa croûte fragile – tandis que ses aspérités et décollements de surfaces continuent d'égayer par des dégradés de jaunes, d'orangés, de verts-menthe et de bleus pâles la robe sombre qu'on lui attribue généralement. Rien d'étonnant, avec ces colorations naturelles, que l'artiste s'intéresse à la couleur et aborde les recouvrements de cire. Le liquide ainsi coulé sur la surface de l'ardoise en épouse les veines et éclats jusque dans les moindres craquelures pour former un second épiderme, plus odorant et chatoyant mais surtout semblable à sa matrice. La paraffine et les diverses essences de cires apportent à ces rectangles devenus monochromes, une dimension plastique supplémentaire, rejoignant la peinture mais soulignant avant toute chose la tactilité de la sculpture.

      Jean-Michel Sarlet, Anne-Marie Klenes. Grès jurassiques in cat. Bonjour 2002.
      Anne-Marie Klenes a travaillé différentes matières, dont le plomb, la cire, le bois, et la pierre. séparément et parfois associés. C’est surtout la pierre et en particulier le schiste ardennais qui étaient présents lors de son exposition au Musée d’art moderne et d’art contemporain de Liège en 1999. A cette occasion, Pierre-Olivier Rollin situait son travail en ces termes : "C’est au cœur de l'interstice étroit entre la beauté naturelle de la pierre et le désir irrépressible de l’intervention artistique que prend sa source le travail sculptural d’Anne-Marie Klenes. Equilibre subtil et délicat entre la matière brute et l’acte de sculpture, entre le plaisir de voir et le besoin de faire, entre la contemplation passive et la détermination active, entre la fascination pour l’état des choses et la nécessité de donner libre cours à l’expression".Pour Bonjour..., Anne-Marie Klenes avait conçu une installation qui dialoguait étroitement avec le site, à savoir la petite place devant l’entrée de l’église Saint-Antoine. Elle avait disposé six blocs de pierre, en arc de cercle devant la façade. Cette disposition s’inscrivait harmonieusement dans les arcs concentriques déjà dessinés par le pavage de la place. Elle proposait en outre une rime plastique avec l’arc, vertical celui-là. du tympan de l’église, une rime d’autant mieux perceptible que si la façade est en pierre calcaire grise. le tympan est fait d’une pierre dont la couleur jaunâtre rappelle celle des blocs déposés par l’artiste. Les blocs sont en effet en grès jurassique, une roche qui s’est formée il y quelque 200 millions d’années.

      Les blocs étaient de forme ovoïde, semblables à de gros galets polis par le long travail de l’eau. Deux d’entre eux étaient en fait des "demi-œufs", comme si l’on avait tranché un bloc selon un plan médian. Ils montraient ainsi le micro-paysage dessiné par le long processus de sédimentation qui a constitué la pierre. Ces pierres présentées à l’état brut ou presque, nous parlent certes du temps et de la longue vie du monde d’avant l’humanité. Ce thème est ici remarquablement associé à celui de l’eau, et ceci approfondit singulièrement le dialogue avec le lieu.
      Le grès jurassique s’est formé au fond des océans à l’ère secondaire et les blocs montrent de nombreux coquillages fossiles. Par ailleurs, Anne-Marie Klenes devait composer avec une petite fontaine. Elle l’a élégamment intégrée à son oeuvre : la couleur ocre jaune des blocs s’associe au bronze doré de cette fontaine. Cette dernière porte sur sa margelle une inscription circulaire (qui précise simplement "Fontaine-abreuvoir Montefiore-Bischoffsheim 1888"), à laquelle fait écho celle que l’artiste a gravée sur un bloc: « La mémoire se confond dans le murmure des écumes, les traces des éponges fossiles et les ombres muettes des lointains écueils ». Sur la fontaine, ce sont quatre dauphins qui laissent passer l’eau courante. Les blocs, dont on a dit la forme de galets polis et le rapport avec l’eau, riment par leur couleur avec le tympan sculpté, où l’on retrouve le thème de l’eau: il représente en effet le baptême du Christ dans le Jourdain.
      L’installation tressait ainsi un fort réseau d’associations, plastiques et sémantiques. dont l’effet était de mettre en relation deux ordres de durée normalement incommensurables, le temps géologique et celui, à peine quelques instants, de l’histoire humaine. On peut reconnaître là le modèle classique de la médiation poétique, qui relie l’humain à l’univers. On peut aussi, avec Bachelard, s’adonner à la rêverie de l’eau, qui n’a pas d’âge, elle s’écoule comme le temps dont elle est une belle métaphore.
      Des enfants, lors d’une visite guidée, avaient spontanément trouvé un autre logos médiateur: pour eux, sans aucun doute, des galets géants venus du Jurassic ne pouvaient être que des oeufs de dinosaures.

      - Lucien Kayzer. Résonances de schiste, repris sur l'invitation de l'exposition avec Jean-Georges Massart. Tielt-Winge, Galerie H & 8 x 12, 2009..
      Au plus tard, Anne-Marie Klenes a été connue de ce côté-ci de la frontière, et rien que par son matériau de prédilection, le schiste, elle se situe dans les deux Luxembourg, par sa participation au symposium international de sculpture, à Bilsdorf, en 1995. De grandes stèles plates traçaient leur ligne dans le paysage ardennais, le zébraient en quelque sorte, rivalisaient avec les bords de tels bouts de forêts; on pouvait y voir comme l’installation d’un espace imaginaire, qu’il n’était pas difficile non plus de faire remonter loin dans le temps, pour quelles sortes d’exercices ou de cultes. En tout cas, il s’y manifestait de suite pour le visiteur une familiarité, un accord avec le matériau, avec le paysage; en même temps, une démarche plastique de grand épurement. Un art qui simplement était en résonance, sans affectation.
       Dans l’exposition de la galerie Schlassgoart, les photographies de Jean-Pierre Ruelle montrent des détails de sculptures monumentales; celles de Daniel Fouss des paysages largement ouverts et prêts à en recevoir. Il est un côté symphonique dans l’amplitude, dans cet investissement des espaces par l’art d’Anne-Marie Klenes. Dans la galerie même, en revanche, on est ramené à de la musique de chambre, à des sonorités plus intimes, mais les résonances ne s’en répercutent pas moins fortement dans l’esprit.
       Il y a donc en premier chez Anne-Marie Klenes, dans tout son traitement du schiste, roche qu’on sait fragile, dont le nom même dit sa tendance à se diviser, à se fendre, sans doute plus qu’une familiarité, de la complicité. Une connivence, qui lui fait prendre le matériau dans la vérité même de son essence. C’est vrai des plaques d’ardoise, quand elles s’emboîtent, tantôt pour donner encore des stèles, tantôt pour construire des chambres, des maisons, de taille plus réduite ; de telles autres, en plus grand nombre, pas moins de trente-six croisements modulables, qui évoquent comme un troupeau. Ailleurs encore, leur entassement est fait de telle sorte qu’on dirait deux animaux en train de ramper l’un vers l’autre. Intervention minimale toujours dans d’autres empilements, avec une constante rigueur formelle.
       Il est des pièces où dans le bloc de roche il s’est creusé un véritable travail de sculpteur; non limité à la surface, à une écriture sculpturale si l’on veut. Une scène de théâtre s’ouvre par exemple dans tel schiste d’Herbeumont, avec sa succession de plateaux ou de coulisses, dans tel autre, de la Morépire. Noms combien évocateurs, poétiques en eux-mêmes.
       Et il arrive que la peinture d’un coup vienne se superposer à la sculpture, que s’élargisse la palette des tonalités, que des bleus prennent la relève des gris et des noirs, voire qu’une sonorité plus chaude de rouge donne un nouvel accent. Des pièces d’ardoise sont accrochées au mur, ailleurs, mais dans une démarche toute proche, avec des effets analogue, des papiers graphités, de taille multiple, associés des fois à des plaques de plomb, étendant ainsi le champ des matériaux. Et le toucher de notre regard change en conséquence, ici la texture feuilletée, là du luisant ou un son plus sourd, pour convoquer l’éventail synesthésique entier.
       Il a été question des interventions d’Anne-Marie Klenes dans la nature, question aussi de musique de chambre. Or, son exposition à la galerie Schlassgoart, comment ne pas la voir non plus dans son ensemble, telle une installation avec tels mouvements, et tels rythmes justement que donnent les pièces des différentes salles. Telles des pages variées d’une grande partition de bon aloi, avec son continuo répandu dans l’horizontalité, ses inflexions qui se dressent, s’élèvent, ou se colorent. Un parcours en résulte, une écoute, d’étape en étape une reconnaissance, et son inépuisable potentiel de résonances. 

       

  • Vu par ses pairs

    • Léon Wuidar. Extrait du texte publié dans "Salut et Fraternité" n° 2, 25/9/92 in Feuillet – catalogue du Centre d'Art Contemporain, Bruxelles, 14/01-27/02/1993.
      Aujourd'hui, la sculpture semble retrouver une importance considérable. Celle d'Anne-Marie Klenes apparaît dans un monde orthogonal et froid, comme le retour de la nature. Œuvre tel un intrus, non figurative, sans socle, n'étant qu'elle-même et rien d'autre en son irréductible présence de pierre.
      Bien qu'Anne-Marie travaille aussi le bois, le plomb et la cire, sa préférence semble souvent se porter sur le schiste ardennais. Elle fréquente les carrières, observe longuement les blocs de pierre dans des lieux chaotiques. La pierre choisie, commence alors la lente réflexion du travail.
      Plus tard, l'œuvre achevée, il sera difficile de faire la différence entre la forme trouvée et l'intervention du sculpteur.
      Un observation plus longue – tant de gens ont un regard qui "glisse" ! – permettra au spectateur de réaliser qu'il ne s'agit jamais d'une "bête" pierre. On pourra y découvrir la nécessité d'une ordonnance. L'exemple le plus simple est le développement autour d'un plan de symétrie. Mais aussi de relations dans l'espace: le plein et le vide, le droit et la courbe, l'horizontal, le vertical, l'oblique; l'invariable plan oblique dû au clivage; l'inclinaison choisie suite à l'appui de la pièce sur un mur ou son inscription dans l'angle de deux murs.
      Par des procédés d'exécution, l'œuvre d'Anne-Marie Klenes appartient au monde de l'artisanat, de ce monde qui décline et se réduit après l'apparition de la révolution industrielle. À la perfection d'une pièce réalisée par une machine – outil, on peut opposer la perfection non moins grande, mais tellement humaine et sensible, de l'exécution manuelle.
      Par son esprit, l'œuvre d'Anne-Marie Klenes, comme bien d'autres, appartient au monde contemporain. Ce n'est pas l'art de demain, c'est l'art d'aujourd'hui. Il ne faut donc pas le regarder avec les yeux d'hier.
      La taille est comme une écriture qui court sur la pierre; souvent peu importante sur les surfaces clivées, elle devient fine et serrée sur les champs. La multitude des traces n'est plus que le souvenir des coups sonores du ciseau à jamais évanouis. C'est dès lors le règne du silence. Silence bien en accord avec la pierre.
      Car la pierre ne parle pas à nos oreilles, elle parle à nos yeux, rien qu'à nos yeux. Et si elle parle, elle parle peu. Elle n'est pas bavarde. Elle nous dit l'importance du silence. Elle impose le silence. Elle est silence. Un silence de pierre.

      Eddy Devolder, octobre 1992. Extrait sur le feuillet – catalogue de l'expo. du Centre d'Art Contemporain à Bruxelles, 14/1-27/2/1993.
      Des lumières d'hiver flirtaient avec les paysages de l'automne, des clartés serpentines irisaient les verts de la prairie et le prunier planté plus loin figurait tortueux signe dans la symphonie d'un samedi passé où nous avons parlé ardoise et schiste, torsions de pierre, révulsions des gisements et finalement évoqué une aspiration de la matière à se retourner sur soi, relevant combien parfois, elle témoigne un désir d'arrondi (…).
      Je me suis dit qu'à vouloir évider ainsi la pierre et la délester d'une part de son poids, elle traçait le sillage d'un cercle solaire à venir.
      Je n'avais pas d'emblée compris, qu'elle traçait dans la matière la courbe d'un paysage possible, l'ados d'une Ardenne, le ventre d'une vallée d'enfance, ces ciboires environnants où venir se désaltérer dans une pierre sondée strate par strate, feuille par feuille, récalcitrante à la taille douce, bloc évidé, relief renversé, vallonnement travaillé en berceau. Comment s'élire autrement une patrie et prier la pierre de suggérer la promenade en montagne dans des chemins caillouteux qui bruyamment se révulsent sous les pas et rappeler dans l'ancienne ardoise de l'école des Cairns du Népal ou les autels votifs de fortune sur lesquels il faut apporter sa pierre afin d'exorciser les démons là où l'altitude bourdonne d'une rumeur à soi seule.
      Certains bourrent leurs supports d'informations. Anne-Marie Klenes délivre la pierre d'une part de son poids en murmurant une comptine à ses gestes dédramatisants.

Acquisitions

  • Communauté française de Belgique Collections Publiques.
  • Communauté française de Belgique Collections Institutionnelles.
  • Crédit Communal de Belgique(Dexia).
  • Galerie Gille-Stiernet, Bruxelles.
  • Association Art Promotion, Liège.
  • Collections privées en Belgique et au Luxembourg.